A Guebwiller l’écran géant fait de la résistance

A Guebwiller l'écran géant fait de la résistance

«Payet! Payet! Payet!» La simple apparition à l’écran du héros des Bleus en ce début d’Euro suffit à réveiller la foule. Il reste une petite demi-heure à jouer contre l’équipe de Suisse et si quelqu’un peut briser la douce monotonie du 0-0 qui se dessine, c’est bien le Réunionnais de West Ham. «C’est clair, il va encore mettre un but à dix secondes de la fin du match», glisse notre voisin, bière à la main et drapeau tricolore sur les épaules. Voilà le pronostic et le v’u de tout un pays, du stade de Lille où se déroule le match aux dix fan-zones officielles de l’Euro en passant par Guebwiller. C’est là, au pied du Grand Ballon point culminant du massif des Vosges que se dresse l’un des rares écrans géants en plein air du département du Haut-Rhin.

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Nous sommes à mi-chemin entre Mulhouse et Colmar, à une cinquantaine de kilomètres de Bâle et de la frontière allemande. Guebwiller, ses 12’000 âmes, ses coteaux de vigne, son passé de haut lieu de l’industrie textile et, installée sur le parvis de l’hôtel de ville, sa «fan-zone». Rien de bien sorcier: un écran pour projeter le match, douze tables et des bancs pour le confort des premiers arrivés, deux chalets genre marché de Noël pour la petite restauration et, l’heure du coup d’envoi du troisième match de l’équipe de France approchant, plein de supporters enthousiastes, maquillés et emmaillotés. Ce pourrait être n’importe quelle petite ville de France. Sauf que beaucoup ont renoncé à organiser une telle manifestation compte tenu des contraintes sécuritaires et de l’état d’urgence.

La donne a changé depuis le Mondial 2014 et l’Euro 2012, deux tournois dont les rencontres avaient déjà été diffusées à Guebwiller. «Cette année, c’est beaucoup plus compliqué, explique Isabelle Schroeder, adjointe du maire aux animations, aux sports et à la jeunesse. Un mois avant le premier match, nous avons reçu de nouvelles directives. Il fallait fermer le périmètre, en contrôler l’accès et en assurer la sécurité.»

550 personnes maximum

Pour assister à l’un des 17 matches retransmis, il faut montrer patte blanche. En plein centre-ville piéton, des barrières sont dressées de 18h30 à 7h le lendemain matin et les deux points d’accès gardés par des agents de sécurité privée. Ils sont six, ce soir, en plus des trois ASVP (agents de surveillance de la voie publique) guebwillerois, à fouiller tout le monde à l’entrée et à tenir le décompte de l’affluence. Maximum autorisé selon le cahier des charges: 550 personnes.

Cette logistique représente un coût supplémentaire. «La manifestation devait revenir à 15’000 euros à la ville à la base, ce sera finalement 20’000», précise Isabelle Schroeder. La différence n’est ni anodine, ni rédhibitoire. «La question que nous nous sommes posée n’a jamais été financière, soutient Francis Kleitz, maire depuis 2014. Nous devions surtout être en mesure de maîtriser notre événement. S’il y avait un problème, on serait vite amené à tout arrêter.»

Vu de la campagne alsacienne, la menace terroriste paraît assez diffuse, lointaine, mais la réalité de l’état d’urgence filtre bien jusqu’ici. «Les forces de l’ordre sont déjà très sollicitées, reprend le maire. Il faut bien réfléchir avant de leur donner du travail en plus. On l’a fait car on a confiance en cette manifestation, on la connaît. Mais la Gendarmerie aurait préféré qu’on y renonce.» Même au sein de la Municipalité, il y a eu débat. «Mais après tout, il ne faut pas se laisser impressionner, continue l’élu. La psychologie joue un rôle important dans l’état d’un pays. Cette manifestation est importante car la France est la terre de la liberté et il y a le mot fraternité dans sa devise.»

De l’argent pour les clubs

Guebwiller répond à un contexte compliqué par la simplicité d’une fête populaire. Et la joue collectif. Les barrières ont été mises à disposition par l’entreprise qui venait de terminer les travaux de réaménagement de la rue de la République, l’artère principale, tandis que l’écran est financé en partie par les commerçants locaux qui y diffusent leur publicité. Chaque soir, une association locale différente tient la buvette et le stand nourriture. Après les pompiers, les pêcheurs et les footballeurs, ce sont ce soir les volleyeurs qui tirent des bières et grillent des saucisses. «On a prévu 120 paires de merguez et 50 de viennoises, glisse Eric en tartinant une demi-baguette de harissa. Les soirs où la France joue, cela marche fort.» Derrière lui, Jonathan surveille le feu. «Cela fait une petite rentrée d’argent pour le club, ça permet de financer une partie de la saison.»

Et tant pis si les Bleus sont ceux de Didier Deschamps et pas les volleyeurs de Laurent Tillie. «A mes yeux, c’est plus important que la France gagne les Jeux olympiques en volley que l’Euro, mais si on montrait ici un match de volley, il n’y aurait personne, reconnaît Jeanne, à la caisse. Le football permet de réunir plus de monde.»

Deux heures avant le match, les tables commencent à se remplir. Le salon de thé de la place, dont la terrasse donne sur l’écran géant, profite de la retransmission des matches pour jouer les prolongations en soirée. Des jeunes, des moins jeunes, beaucoup de garçons, pas mal de filles aussi. «C’est très mélangé, à l’image de la population de la ville. Il y a tous les âges, toutes les classes sociales», remarque Cédric. Lui aussi membre du club de volley, il a l »il: il est chargé de veiller à ce que tout se passe bien et, surtout, à ce que personne n’introduise de l’alcool par-delà les barrières. «La menace d’attentats, franchement, on n’y pense pas, sourit-il. Les problèmes qu’on pourrait avoir sont plutôt liés à des mecs bourrés.» Mais ce soir, il n’y en a pas vraiment.

Publicités locales

Un temps, il a été question d’interdire formellement l’alcool dans le périmètre. «Mais un match de football sans une bière à la main, ce n’est pas pareil», sourit le maire, «grand fan de foot». Alors, on se contente d’interdire l’accès aux personnes en état d’ébriété ou de ne plus les servir, et d’empêcher les gens de venir avec leurs propres bouteilles. Comme dans les fan-zones officielles de l’UEFA.

Mais la comparaison s’arrête à peu près là. Pour le prix d’une pinte de bière devant l’écran de la fan-zone de Lille (6,50 euros), vous avez une boisson fraîche et un sandwich merguez à Guebwiller, plus 1,50 euro à laisser en pourboire au club de volley. Pas trace du matériel marketing des sponsors officiels de l’Euro. Et l’écran géant ne zappe sur BeIN qu’à quelques minutes du début du match. Avant cela, comme pendant la pause, défilent des pubs pour le salon de beauté du coin de la rue et le spécialiste du pneu de l’entrée de la ville. C’est bien Guebwiller qui s’approprie l’Euro, pas l’inverse.

Certains avouent même ne pas être venus spécialement pour le match, mais parce qu’il y avait du monde et la possibilité de boire un verre. Ils côtoient les vrais mordus de football, concentrés sur la prestation d’un Paul Pogba enfin brillant et des autres. La Suisse’ Les gens n’en parlent pas beaucoup, même si beaucoup y travaillent. «Bien sûr, si on perd, je vais me faire chambrer au boulot, mais c’est de bonne guerre», sourit Yoann, qui bosse à Bâle. Pas trace d’une quelconque rivalité. «S’il y en a une, ce serait plutôt avec l’Allemagne, sourit la volleyeuse Jeanne, qui skie parfois à Zinal. Non, la Suisse, pour moi, c’est un peu’ au-dessus. C’est plus beau qu’ici, il y a plus d’argent, c’est un pays qu’on ne peut pas se payer.»

Le calme revient vite

A part en football, peut-être: personne ne voit les Bleus perdants ce soir. «Mon pronostic, c’est 2-1», lance un jeune à casquette. Las: les seules émotions fortes seront les tirs sur la transversale de Pogba et Payet. Aucun but ne sera marqué. Au coup de sifflet final, il ne faudra pas plus de dix minutes pour que Guebwiller retrouve son calme. Les chalets et terrasses ferment, le périmètre sécurisé se vide vite et paisiblement. «Il y a beaucoup de riverains et c’est long, un Euro, glisse Isabelle Schroeder. Alors on essaie de les ménager au maximum.» D’ailleurs, seules les rencontres de 21h sont retransmises; il serait plus difficile de restreindre l’accès de cette zone commerçante pendant les heures d’ouverture. Il faudra néanmoins réfléchir à une solution: premiers du groupe A, les Bleus joueront leur huitième de finale dimanche à 15 heures.

On recroise le maire, qui s’est laissé maquiller les joues du drapeau français. «L’autre jour, quand Griezmann a marqué le premier but contre l’Albanie, tous les jeunes ici se sont levés et ont chanté la Marseillaise. L’élan d’enthousiasme est bien réel et fait du bien. Guebwiller est une ville avec des choses à régler, des friches industrielles, des bâtiments historiques en mauvais état, mais aussi beaucoup d’atouts qu’il faut utiliser.» Comme le pays. Comme les Bleus. Et si la France reprenait confiance grâce au football’ «Ce ne sera pas suffisant, mais oui, ça peut aider.»

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