Asli Erdogan fille du feu

Asli Erdogan fille du feu

Sur les images, elle a le visage détrempé. Le 29 décembre dernier, il pleuvait des cordes à Istanbul. Mais Asli Erdogan rayonne sous les bourrasques. L’écrivaine sort tout juste de la prison pour femmes Barkiköy après 136 jours de détention. Liberté provisoire sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire turc. Elle risque toujours la prison à perpétuité. Auteure de quatre romans, parus en France chez Actes Sud et traduit dans de nombreux pays, Asli Erdogan signe aussi depuis les années 1990 des chroniques dans divers journaux de la capitale. Avec une constante: ne pas dévier des sujets qui fâchent comme les atteintes aux droits humains et à ceux des minorités.

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Ces dernières années, elle écrit régulièrement pour le journal pro-kurde Ozgür Gündem («Journal libre» en turc) des chroniques, toujours très littéraires et personnelles où elle dénonce la violence sous toutes ses formes et prône la paix entre Turcs et Kurdes. Ce sont ces textes qui lui ont valu d’être arrêtée chez elle, dans la nuit du 16 au 17 août, pour «propagande en faveur d’une organisation terroriste», sous-entendu le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, «appartenance à une organisation terroriste» et «incitation au désordre». Ce sont ces textes qui paraissent aujourd’hui en français sous le titre «Même le silence n’est plus à toi» (Actes Sud).

Descente de police

Cette arrestation s’inscrit dans la grande vague de répression et de purge menée depuis le 15 juillet, date du putsch raté mené par une partie de l’armée contre le pouvoir: 170 médias interdits, 130 journalistes arrêtés, 29 maisons d’éditions fermées, sans parler des dizaines de milliers de licenciements ou limogeages dans l’armée, les médias publics, la police, l’enseignement et la justice.

L’arrestation d’Asli Erdogan est survenue quelques heures après la fermeture d’Ozgür Gündem. Huit autres membres de la rédaction sont en état d’arrestation. Cinq ont fui à l’étranger avant la descente de police. Les quatre autres ont été incarcérés en même temps qu’Asli Erdogan. Comme la linguiste Necmiye Alpay, 71 ans. Elle a été libérée de façon provisoire le 29 décembre également. Leur procès a repris le 2 janvier. La prochaine audience aura lieu le 14 mars.

Long procès

Pour Timour Mouhidine, responsable de la collection «Lettres turques» chez Actes Sud, l’optimisme est très mesuré quand à l’issue d’un procès qui s’annonce long. Et ce malgré la forte mobilisation du public en Europe, en France notamment et en Suisse avec l’opération «Lire pour qu’elle soit libre» lancée par le collectif d’auteurs romands La Maison éclose et parrainée par Amnesty International: du 1er au 24 décembre, à 18h, dans les nombreuses librairies associées à l’action, toute personne volontaire était invitée à lire en public des textes d’Asli Erdogan. Une action qui va se poursuivre tous les jeudis soir, à 18h.

«Il faut remonter trente ans en arrière pour rencontrer une telle mobilisation en faveur d’un artiste turc. Je pense aux actions pour la libération du cinéaste Yilmaz Gunei, le réalisateur de Yol dans les années 1980», se souvient Timour Mouhidine.

Camion de militaire

Les années 1980 en Turquie’ Ces années ne remontent pas à la surface par hasard. Asli Erdogan et sa génération d’écrivains, nés entre la fin des années soixante et le début des années 1970, sont les enfants d’une génération perdue, ces intellectuels, écrivains, professeurs, militants de gauche, décimés par le coup d’état du 12 septembre 1980. Le père d’Asli Erdo’an, haut responsable d’un syndicat étudiant, a subi la torture, comme 600’000 autres personnes environ. Le souvenir du camion rempli de militaires déboulant pour arrêter son père, devant sa mère en pleurs, alors qu’elle-même n’avait que 4 ans, demeure tapi au fond de la mémoire d’Asli Erdogan, comme une braise. La torture brise les êtres mais aussi les couples et les familles. Le père a retourné la violence contre lui-même et contre les siens.

Tout cela, c’est l’écrivaine elle-même qui nous le susurrait dans un café bondé d’Istanbul en 2009. Elle était en train d’écrire «Le Bâtiment de pierre», qui allait paraître en 2013, texte envoûté, chant de douleur tenu par un personnage de femme qui se remémore un séjour en prison, écrit dans une langue capable de moduler tous les degrés du chagrin et de l’indicible. Asli Erdogan nous disait écrire dans un état proche de la transe. Et on l’aurait deviné tant elle conservait dans les yeux l’éclat froid de ces cauchemars. A l’époque, elle n’avait encore jamais séjourné en prison.

Déambulation dans Genève

Avant de se consacrer à l’écriture, Asli Erdogan a été physicienne. Elle a fait partie de l’équipe de jeunes chercheurs, triée sur le volet, dédiée au fameux Boson de Higgs, au CERN. Elle a vécu deux ans à Genève, perchée dans la Vieille Ville. A 24 ans, elle avait idéalisé ce séjour, s’imaginant discuter jusqu’au bout de la nuit avec des doctorants passionnés comme elle. La désillusion sera cruelle. Une des rares femmes de l’équipe, elle devra faire face au machisme, à un esprit de compétition exacerbé, à la solitude. Pour tenir, après sa journée de travail, chez elle, elle écrit, toute la nuit. Cela donnera «Le Mandarin miraculeux», une déambulation dans les rues genevoises par une jeune femme borgne, hantée par le souvenir d’un amour vécu entre l’Arve et le Rhône (LT 3 juin 2006). Une écriture jeune encore mais inoubliable parce que portée par une détermination de feu, cette décision d’aller là où cela fait mal, de se poster là, et tant pis pour les balles perdues.

De retour à Istanbul, elle devient assistante à l’université. Et rencontre Sokuna, un immigré africain. Le couple brave le racisme ordinaire partout où il passe. Asli se met à enquêter sur les conditions de vie d’une population à l’époque largement ignorée par les médias. Elle écrit des chroniques sur le sujet dans plusieurs journaux. Puis l’amoureux est impliqué dans une affaire de drogue. Asli peut quitter le pays: elle a trouvé un poste à l’université de Rio pour terminer son doctorat mais Sokuna ne peut pas la suivre. Il disparaîtra sans laisser de traces.

Démesure tropicale

Rio donnera naissance au roman qui la fera connaître du public international, «La Ville dont la cape est rouge». C’est dans la mégapole brésilienne qu’elle décide d’abandonner la carrière académique pour se consacrer à l’écriture. Mais le roman viendra plus tard, une fois rentrée à Istanbul, une fois ces deux années de touffeur et de solitude de nouveau, décantées. «Il y a eu comme une rencontre entre la violence que j’ai absorbée enfant, celle vécue par mes parents et celle, omniprésente, de Rio», comprendra-t-elle plus tard. Et c’est vrai qu’il y a comme une osmose entre le lyrisme d’Asli Erdogan et la démesure tropicale. Et beaucoup d’elle-même dans ce récit d’une jeune turque qui se perd et se trouve parmi les affamés des favelas.

Depuis, elle a mené une vie d’écriture, appréciée à l’étranger mais peu en Turquie. Une vie d’exilée où qu’elle aille. «Il n’y a que dans les mots que je me sente chez moi.» «Le silence même n’est plus à toi» est un condensé de son style et de son engagement: retourner par les mots les mensonges officiels, dire la violence à l »uvre. Et, en poète, vivre et revivre, jusqu’à la suffocation, les douleurs des victimes, pour leur tendre la main, par-delà l’effroi.

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