Balade à Saint-Moritz où le sport d’hiver est né

Balade à Saint-Moritz où le sport d'hiver est né

Quelques pas suffisent, une fois descendu du train à la gare de Saint-Moritz, pour tomber sur les grandes affiches qui annoncent les championnats du monde de ski. Le visuel d’influence cubiste, moderne et vintage à la fois, convoque un skieur stylisé et quatre dates 1934, 1948, 1974, 2003 en souvenir des précédentes éditions organisées ici, sur les pentes de la Corviglia.

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L’histoire des sports d’hiver s’est écrite à Saint-Moritz

Capitaliser sur le passé

L’histoire comme teasing: la démarche est loin d’être anodine en Engadine. Saint-Moritz a vu naître le tourisme d’hiver dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Cela fait à la fois sa fierté et sa réputation. Les Britanniques furent les premiers à se piquer des vacances à la neige; ils apportèrent dans les Grisons leur goût pour le sport, quelques disciplines et en imaginèrent d’autres au contact des locaux. Bobsleigh, curling, skeleton, ski, patinage; ce qui ne fut pas inventé dans la station s’y développa et, aujourd’hui encore, elle capitalise sur son passé de pionnière pour demeurer à la pointe.

La neige tombe ce matin-là et le petit sentier pédestre qui serpente de la gare jusqu’au c’ur du village se révèle glissant. Les yeux rivés au sol pour ne pas trébucher, il faut les lever pour comprendre Saint-Moritz. Il y a les grands hôtels et puis, juste derrière, la montagne. Toute la dualité de la station tient dans ce panorama: le luxe et la nature; le glamour et la simplicité; l’extravagance et l’authenticité. Le tourisme d’hiver triomphant est un grand écart marketing accompli comme si de rien n’était.

Mythe fondateur

Les rues piétonnes regorgent de boutiques de prêt-à-porter haut de gamme et de marques de luxe. Il faut s’en éloigner de quelques dizaines de mètres pour rejoindre le Kulm Hotel. C’est dans cette impressionnante bâtisse jaune qui surplombe le lac gelé que le tourisme d’hiver aurait littéralement été inventé en 1864 par le propriétaire de l’établissement, Johannes Badrutt. Il tenait à l’époque une simple pension de montagne, devenue aujourd’hui un cossu cinq étoiles supérieur.

Après avoir grandi dans l’hôtel, que son père a géré pendant trois décennies, Heinz E. Hunkeler en a repris la direction avec son épouse Jenny voilà bientôt quatre ans. Elégant dans un costume bleu à fines rayures blanches, le quadra polyglotte comme un bon hôtelier suisse connaît la légende mieux que personne et la récite avec un plaisir évident, dans un français soigné à l’Ecole hôtelière de Lausanne et au Georges V, un palace parisien. Il montre du doigt la grande cheminée du lobby.

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«Cela s’est passé ici. C’était le temps des premières neiges, un feu avait été allumé et Monsieur Badrutt parlait avec les derniers clients anglais qui n’avaient pas encore quitté l’hôtel. Je connais les hivers à Londres, leur dit-il, c’est horrible, ce brouillard, cette pluie. Ici, il fait beau, et avec la neige, c’est magnifique. Et puis il leur a proposé un pari: revenez cet hiver et si cela ne vous plaît pas, je vous rembourserai tous vos frais! Joueurs, les Anglais ont accepté. Quand ils sont arrivés à Noël, Johannes Badrutt les a accueillis en chemise à manches courtes. C’était une de ces journées magnifiques où le scintillement de la neige est presque aveuglant. Les clients sont restés jusqu’à Pâques, et le tourisme d’hiver était né.»

Légende difficile à documenter

L’histoire est belle. A défaut d’être précisément avérée. Au téléphone, l’historien du sport Grégory Quin explique: «Saint-Moritz revendique régulièrement un ensoleillement de 322 jours par an. Dans les faits, la station se situe bien dans une vallée protégée, mais le recensement précis des jours est un exercice délicat. Pour le mythe fondateur du tourisme d’hiver, c’est pareil: c’est difficile à reconstituer, à documenter.»

Pour les besoins du livre commémoratif des 150 ans du tourisme d’hiver («Schnee, Sonne un Stars»), le journaliste Michael Flütscher a bien essayé de vérifier la légende, mais il s’est heurté à l’absence de traces écrites jusque dans les notes personnelles de Johannes Badrutt.

Pas que le ski

Que l’anecdote soit conforme à la réalité ou pas, reste l’importance historique d’un hôtelier à l’esprit pionnier. Il fut le premier à alimenter son hôtel à l’électricité. Il inaugura le premier bar sportif alpin, le Sunny Bar, toujours ouvert, raffiné et décoré de mille et une photos vintage. D’un haut lieu du thermalisme dont profitaient les tuberculeux en été, Saint-Moritz est devenue grâce à Johannes Badrutt la première station hivernale du monde.

Le sport a suivi naturellement, comme le met parfaitement en perspectives «Schnee, Sonne und Stars»: «La règle à suivre [‘]: autant d’air frais que possible, autant d’activités extérieures que le corps peut en supporter.» L’imagination des touristes anglais combinées aux traditions locales des luges étaient notamment utilisées pour le transport ont donné lieu à de nombreuses expériences sportives. «Aujourd’hui encore, c’est cela qui fait la force de Saint-Moritz. Ce n’est pas ski, ski, ski. On peut pratiquer de nombreuses disciplines», estime Heinz E. Hunkeler. La station profite pour cela de sa situation géographique idéale, à 1822 mètres d’altitude, au c’ur d’une vallée très ouverte et accessible.

Dans la rue, des panneaux recensent les rencontres sportives du mois il y en a partout, tout le temps. Durant le week-end, un tournoi de polo sur glace était organisé sur le lac gelé. L’avant-veille, le HC Saint-Moritz accueillait Lenzerheide-Valbella en 2e ligue de hockey sur glace. Le soir même, une rencontre de curling allait se dérouler sur la glace de l’hôtel Bären dès 19 heures. Le lendemain, on pourrait assister aux qualifications des championnats du monde de para-bobsleigh ou encourager les courageux qui s’élancent sur la Cresta Run.

Clubs novateurs

Du Kulm Hotel, il faut compter cinq minutes à pied pour rejoindre cette piste de luge de 1212 mètres qui dévale la colline de la Cresta jusqu’au village de Celerina. Elle fut construite dans de la glace naturelle pour la première fois en 1885 et, aujourd’hui encore, elle témoigne des influences britanniques de Saint-Moritz. L’Union Jack flotte sur le bâtiment d’où quelques gentlemen suivent les descentes, le speaker s’égosille in english only et seuls les membres du Saint-Moritz Tobogganing Club, fondé en 1887, peuvent dévaler ce tube de glace. Le club n’est pas fermé, mais select: pour y entrer, il faut s’acquitter de 600 francs d’inscription et consacrer plusieurs journées à se former. Le principe de la luge préexistait la Cresta Run, mais c’est ici qu’un certain Alfred Cornish eut l’idée de s’élancer tête en avant pour donner naissance au skeleton.

Puis ce fut le tour du bobsleigh d’apparaître lorsque plusieurs luges furent réunies pour descendre à plusieurs, sur la Cresta Run ou à même la route. D’abord simple divertissement mondain, ce sport se développa avec la création du premier club (en 1897) puis de la première piste (en 1904) du monde à Saint-Moritz. La compétition s’est depuis développée, mais le bob reste une activité de loisirs pour les touristes de la station: tous les jours, il est possible de participer à une course «en taxi» aux côtés de bobeurs expérimentés.

Du bâtiment qui sert de zone de départ, mi-donjon mi-chalet, juste en face de la Cresta Run, on aperçoit le stade olympique, en fait un vaste champ de glace, sur lequel s’affaire un tracteur, bordé d’un simple bâtiment. Saint-Moritz y a accueilli en 1928 la première édition des Jeux olympiques d’hiver. Quatre ans auparavant, les joutes organisées à Chamonix n’étaient d’abord qu’une «semaine internationale des sports d’hiver de Chamonix» et ne furent retenues comme les premiers JO d’hiver de l’histoire qu’a posteriori.

Edy, skieur en bois

En 1948, Saint-Moritz hérita de l’organisation des premiers Jeux olympiques post-Second Guerre mondiale. «Saint-Moritz avait plusieurs avantages pour cette édition: des infrastructures existantes et la neutralité de la Suisse. Des Jeux en France ou en Allemagne auraient été impossibles, menacés de boycott», commente l’historien Grégory Quin.

En revenant vers le centre-ville, on se demande: et le ski, dans tout ça’ C’est une histoire parallèle, qui doit davantage à l’influence scandinave que britannique. Mais le nom de Saint-Moritz y apparaît vite également: c’est là qu’en 1929 Giovanni Testa fonda la première école suisse de ski et développa un style propre, les pieds très serrés.

Et puis il y a Edy. Edy’ Le nom du skieur en bois de 19 mètres de haut, qui servira de mascotte aux Mondiaux, construit pour l’occasion aux abords du Kulm Park. Un autre lieu majeur de l’histoire sportive de la station pour avoir accueilli de nombreuses compétitions olympiques, et où se déroulera lundi la cérémonie d’ouverture. D’habitude, on y patine.

On retrouve Heinz E. Hunkeler à proximité, devant un bâtiment qui porte l’inscription «Kulm Country Club». «Ce pavillon date de 1905, mais il était en très mauvais état, explique l’hôtelier. Avec la perspective des Mondiaux, nous avons pu entièrement le rénover.» Il accueillera public et VIP ces deux prochaines semaines. Lundi dernier, pour son inauguration, il allait faire le plein avec le chef Daniel Humm, star zurichoise des fourneaux installée à New York.

Des médailles pour tout le monde

Ce nouveau lieu résume parfaitement Saint-Moritz. Il se veut chic, décontracté et surtout connecté à son histoire. Au plafond, un bobsleigh accueille les visiteurs. Au bar sont accrochées de vieilles luges. Partout, du matériel de ski d’un autre âge. Et au mur, des photos noir blanc ou sépia qui relatent les débuts du tourisme d’hiver. Le mélange réussi d’ancien et de moderne semble séduire Ariane Ehrat. Cette ancienne skieuse de haut niveau dirige Saint-Moritz Tourisme depuis 2008. Son travail s’appuie sur le glorieux passé de la station, qu’elle doit faire dialoguer avec l’avenir. L’enthousiasme déborde de sa doudoune: «Je sens beaucoup d’excitation ici depuis le début de la semaine, confie-t-elle. Pendant les Mondiaux, plus de 50% des visiteurs seront là pour la première fois. Notre challenge est de leur donner envie de revenir.»

Médaillée d’argent aux championnats du monde de Bormio en 1985, Ariane Ehrat sait l’importance de l’événement pour les athlètes. «Pour les Suisses, ce sera extraordinaire de concourir à domicile. J’espère qu’ils monteront sur le podium! Mais j’espère aussi qu’il y aura des médailles allemandes ou italiennes, car c’est bon pour les affaires: la couverture médiatique dans un pays se fait plus large en cas de bons résultats locaux.»

Ariane Ehrat rigole quand on lui demande si des médailles chinoises seraient les bienvenues. «Dans dix ans peut-être’», souffle-t-elle. Le fait est qu’à Saint-Moritz, le tourisme d’hiver se réinvente continuellement, s’ouvre à de nouveaux marchés. Les Britanniques qui ont construit la légende de la station ne représentaient plus que 3% des nuitées sur l’année 2014, le cinquième contingent seulement derrière la Suisse, l’Allemagne, l’Italie, et la Belgique.

Nous devons convertir l’histoire en un futur. Pour cela, les Mondiaux tombent à pic: ils nous encouragent à tout repenser, à développer, à innover

«Le défi d’avenir, c’est de s’adapter aux exigences modernes en permanence, nous avait glissé Heinz E. Hunkeler. Nous sommes dans une compétition générale organisée par la mondialisation, où, pour tirer notre épingle du jeu, nous devons impérativement garder à la fois notre lien à la montagne et l’identité glamour de Saint-Moritz.» Ariane Ehrat renchérit. «Nous devons convertir l’histoire en un futur. Pour cela, les Mondiaux tombent à pic: ils nous encouragent à tout repenser, à développer, à innover.» L’esprit pionnier, toujours.

Nous laissons la responsable touristique répondre à des questions de la télévision suisse-italienne. Dehors, la neige tombe toujours sur Saint-Moritz. C’est la Via Johannes Badrutt qui nous ramène à la gare. Dans le silence cotonneux d’un jour blanc, on entendrait presque l’hôtelier nous demander si la balade nous a plu. 

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