Comment les élites libérales socialistes et néo-conservatrices ont failli

Comment les élites libérales socialistes et néo-conservatrices ont failli

Comme le mot «populisme», le terme «élites» a acquis une place prépondérante dans le discours commun. Il éveille l’impression chez ceux qui le prononcent, comme chez ceux qui l’entendent, d’accéder au summum de la connaissance et de saisir ainsi, comme par magie, les mystères les plus subtils de l’actualité. Mais autant le combat contre le populisme est voué à l’échec s’il refuse d’en ausculter attentivement les fondements, autant la dénonciation des élites, qui auraient failli, est condamnée à un destin identique si l’on s’abstient de creuser la réalité de cette notion.

Car que signifient ces élites qu’il est si agréable de brocarder urbi et orbi’ Sont en réalité visées sous cette étiquette les personnalités en charge de responsabilités politiques, économiques, médiatiques ou sociales, détentrices d’un pouvoir effectif ou symbolique et dotées d’un pouvoir prescripteur sur les codes régissant la vie intellectuelle et sociale. En somme les «notables»! Le terme anglais «establishment» serait peut-être plus précis. Mais faute de mieux, et sous réserve des précautions lexicologiques rappelées ci-dessus, contentons-nous de celui d’«élites».

La réponse insuffisante des élites libérales

Comment dès lors aborder leur présumée faillite dans le contexte politique que nous connaissons’ On peut effet raisonnablement estimer que les élites, prises au sens large, ne sont plus guère à la hauteur de leur mission. Les élites libérales d’abord, si promptes de se subordonner aux charmes ésotériques d’une mondialisation forcément «heureuse», n’ont pas été capables de dépister le potentiel déstabilisant d’un marché qui, dès les premiers frimas venus, a semblé surtout favoriser l’explosion indécente des salaires des managers. Leur critique de l’Etat proposée dans les années 80 était pertinente: il fallait réformer sa structure engluée dans des dysfonctionnements qui menaçaient sa survie. Mais leur réponse était-elle suffisante’

L’aveuglement des élites socialistes

Les élites de gauche ont-elles fait mieux’ L’aveu du président du PSS Christian Levrat, qui déniait toute appartenance de son camp à une prétendue élite, souligne l’aveuglement des socialistes quant à leur place dans le jeu social. Convaincues d »uvrer pour le progrès, d’être porteuses de la morale qu’attend le XXIe siècle, les élites de gauche ont pris ce qui n’est que leur philosophie politique pour un condensé des aspirations de la société. Arrimées à une tolérance dont elles s’estimaient les uniques juges, elles ont cru que le monde leur ressemblait. L’économiste français Daniel Cohen, en traçant une ligne directe entre le néolibéralisme et Trump ainsi qu’entre le thatchérisme et le Brexit, illustre à lui seul l’art du syllogisme dont nombre de ses amis politiques raffolent. Il fallait repenser les droits individuels, mais était-il judicieux de s’abandonner dans les bras de la bien-pensance’

La vacuité des élites néo-conservatrices

Les élites néo-conservatrices auraient-elles dès lors su échapper à ce cortège de critiques que l’on peut adresser aux élites libérales et socialistes’ Un boulevard s’ouvrait à elles’ Mais ce n’est pas parce qu’elles se proclament hostiles à l’«establishment» qu’elles incarnent ipso facto le peuple soi-disant méprisé’ Ce déni, proche de celui exprimé par le président du PSS, constitue leur principal problème: s’acharner à longueur de discours sur ces «élites», évidemment toujours issues des rangs adverses et qui monopoliseraient le pouvoir à leur profit, occulte la vacuité de leurs propositions. Les problèmes que les «autres» n’ont pu résoudre ne disparaissent pas par le seul fait d’accuser d’impéritie les supposés «coupables»’

Le fil rouge de ces trois faillites

Un fil rouge unit cependant ces trois «faillites»: le refus de la complexité. Le rôle premier des responsables, quels que soientt leur champ d’activité et leurs tendances politiques, consiste dans l’acceptation du monde dans ses contorsions, dans ses soubresauts, dans ses incohérences aussi. Or si les élites répandent cette image si désastreuse qui leur colle désormais à la peau, c’est qu’elles ont abdiqué devant le réel. Elles ont eu peur de se confronter à ses aspérités, à admettre que si le discours politique doit être simple, celui qui doit présider à son élaboration doit, au contraire, s’emparer de la complexité jusque dans ses recoins les plus secrets.

La voie libre aux populistes

En s’exonérant de ce travail, elles ont laissé le champ libre aux «populistes» de tout poil, plus habiles à se parer des vertus fantasmées du «simple» dès lors que les élites les avaient, de fait, validées. Contrairement à ce qui est affirmé parfois, les idéologies ont rarement été aussi puissantes. Mais elles ont été comprimées dans des formulations convenues, où les méchants et les gentils ont toujours la même figure. La nuance a été expulsée sous prétexte que le peuple ne la comprendrait pas’ C’est sur ces a priori que les démagogues ont construit leur fortune. L’autopsie de la complexité ne peut se satisfaire de vérités toutes faites qui suppléeraient par nature l’ignorance du «peuple».

Olivier Meuwly, historien et essayiste

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