Django dégaine sa six-cordes

Django dégaine sa six-cordes

Au fond de la forêt, un feu de camp, quelques roulottes. Des coups de feu retentissent, des enfants, un vieux chanteur tombent. On est en 1943 et, dans la France occupée, la chasse aux gitans est ouverte. A Paris, l’atmosphère est plus détendue. Django Reinhardt (Reda Kateb) pêche au bord de la Seine, sans se soucier du concert qui devrait déjà avoir commencé, des musiciens qui s’inquiètent, du public, composé d’Allemands, qui s’impatiente.

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Figure légendaire du jazz

L’occupant déteste la musique dégénérée, le swing est banni. Mais Django est une star et il se rit avec superbe des règlements absurdes visant à entraver son génie: la contrebasse doit être jouée exclusivement à l’archet, le blues est prohibé, la danse interdite, les soli ne doivent pas dépasser cinq secondes’ Alors que la propagande nazie veut l’envoyer en tournée allemande, Django, sur l’instigation de sa maîtresse, choisit l’exil. Il échoue avec les siens à Thonon-les-Bains, d’où il essaye de passer en Suisse.

Figure légendaire du jazz, Django Rheinhardt revit dans ce film inspiré, première réalisation du producteur Etienne Comar (Van Gogh, Zonzon, Des Hommes et des dieux, Mon Roi’). Magistralement interprété par Reda Kateb, le guitariste se révèle dans sa complexité, tout à la fois égoïste, flamboyant, trouillard, volage, hautain, cool, drôle’ Face à lui, Cécile de France, délestée de sa légèreté naturelle, révèle une face plus sombre en endossant le rôle d’une amoureuse tragique dans l’esprit des héroïnes de film noir.

Hymne libertaire

Sur son nuage, Django ne sentait pas concerné par la «guerre des gadjé». Lorsqu’on tue son singe, il prend conscience que la violence le concerne, lui et son peuple. La Kommandatur lui enjoint de venir animer une soirée. La Résistance lui donne pour mission de capter l’attention tandis qu’elle évacue en barque un pilote anglais blessé.

Progressivement, le guitariste débride sa musique, le swing revient au galop. Implacable, le regard noir comme l’orage, Django fait tanguer les corps et chavirer la raison. L’alcool aidant, la soirée vire à la bacchanale, les officiers jettent leur gourme, les Fraülein se font lascives. Le jazz manouche résonne comme un hymne libertaire, la musique affirme son pouvoir subversif que tous les totalitarismes redoutent. Django entre en résonance avec le monde contemporain, tenté par l’ostracisme et le repli identitaire.

Le génocide des Tziganes français

La prise de conscience de Django s’exprime à travers un Requiem pour orgue, cordes et ch’ur. Composée pendant la guerre, cette pièce n’a été jouée qu’une seule fois en 1945. La partition s’est perdue. Warren Ellis, le compagnon d’armes de Nick Cave, l’a complétée avec beaucoup de grâce, tandis que le générique de fin affiche les photos d’identité anthropométrique de Tsiganes français victimes du gouvernement de Vichy et de l’armée allemande. La France n’a reconnu le génocide des Tsiganes qu’en octobre 2016.

Django, d’Etienne Comar (France, 2017), avec Reda Kateb, Cécile de France, Bea Palya, Bimbam Merstein, 1h57.

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