Donald Trump a marginalisé les médias traditionnels

Donald Trump a marginalisé les médias traditionnels

Leslie Moonves s’en mordra peut-être un jour les doigts. En février dernier, lors d’une conférence sur les technologies organisée par Morgan Stanley à San Francisco, le patron de CBS, l’une des grandes chaînes de télévision américaine, avait déclaré: Donald Trump «est peut-être mauvais pour l’Amérique, mais c’est vraiment bien pour CBS. [‘] L’argent est en train de couler à flots. C’est amusant. [‘] Je n’ai jamais vu une chose pareille. Ce sera une excellente année pour nous. Désolé, c’est terrible à dire. Mais vas-y Donald, continue.»

Les propos du patron de CBS ont choqué. Mais ils sont à l’aune de ce qu’a été la couverture médiatique du phénomène Trump. Au cours des primaires, le candidat républicain a très peu dépensé en publicités (10 millions de dollars), mais il a bénéficié, à en croire l’institut mediaQuant, l’équivalent de 1,9 milliard de dollars de couverture médiatique gratuite. Quand ils avaient le choix, une bonne partie des médias et surtout les chaînes câblées ont privilégié les événements créés par Donald Trump au détriment de toute autre actualité liée à la campagne électorale pour la présidence des Etats-Unis.

A titre de comparaison, le candidat Jeb Bush avait dépensé 82 millions de dollars en publicité, mais les médias n’avaient parlé de lui que pour l’équivalent de 214 millions. La candidate démocrate Hillary Clinton avait, à un moment des primaires, investi 28 millions dans des publicités et obtenu pour l’équivalent de 746 millions de couverture médiatique, pour la plupart négative.

Les médias américains accaparés par Donald Trump

Fascination pour un candidat qui ne correspond à aucun des profils de candidats passés, incapacité d’appréhender le phénomène avec le regard critique nécessaire, une partie des médias américains ont été littéralement «hacké» par Donald Trump. Sur son site FiveThirtyEight, Nate Silver avait fait le calcul: en décembre 2015, même les journaux avaient un biais: 54% des articles au sujet des candidats républicains avaient pour sujet le promoteur immobilier new-yorkais.

Ce dernier a non seulement profité du suivi des médias traditionnels pour en faire une caisse de résonance formidable de sa campagne électorale. Il les a de fait marginalisés en s’adressant directement à son électorat via les réseaux sociaux et Twitter pour provoquer une disruption quasi-permanente du cycle d’information. Rien n’illustre mieux sa capacité à créer l’événement que les déclarations qu’il a faites vendredi dans son nouvel hôtel de luxe à Washington, où il a contredit une théorie qu’il n’a pourtant cessé de répandre depuis 2011 dans le cadre du mouvement des «birthers» dont il fut le héraut. Il a enfin admis que «Barack Obama est né aux Etats-Unis. Point final.»

Matt Lauer incapable de résister face au candidat républicain

La difficulté des journalistes à faire face à Donald Trump a été très visible lors des interviews réalisées par Matt Lauer, de NBC, au début septembre avec Donald Trump et Hillary Clinton sur le porte-avions musée Intrepid à New York. Sa prestation a suscité des critiques acerbes. Sa manière de questionner avec insistance Hillary Clinton au sujet de la messagerie privée qu’elle utilisait quand elle était secrétaire d’État n’aurait pas choquée s’il en avait fait de même avec Donald Trump.

Or Matt Lauer a laissé le candidat républicain asséner ses vérités. Quand le milliardaire déclara: «J’étais totalement opposé à la guerre en Irak (2003)», le journaliste ne questionna pas Donald Trump sur la véracité de ses propos. Or il s’est avéré qu’au moment du vote du Congrès en 2002, l’ex-star de la téléréalité était favorable à l’intervention américaine en Irak, au même titre que Hillary Clinton.

La confiance dans les médias en baisse

La classe médiatique traditionnelle ne sort pas grandie de tels épisodes. Elle en paie le prix fort. Selon un sondage national diffusé mercredi par Gallup, seul 32% des personnes interrogées disent avoir «grandement» ou «assez» confiance dans les médias. Jamais depuis que cet institut de sondage mesure la confiance des Américains dans les médias, celle-ci n’avait été aussi faible. En 2015, ils étaient encore 40% à juger (très) crédibles leurs télévisions, sites et journaux. C’est auprès des républicains que la confiance s’est le plus érodée, passant de 32% en 2015 à 14% en 2016.

Si plusieurs facteurs, notamment technologiques, expliquent cette érosion, les candidats à la présidence y ont aussi contribué. Chez les démocrates, le sénateur Bernie Sanders n’a jamais raté une occasion de clouer au pilori les «corporate media», les grands médias américains. Au cours des primaires, Donald Trump a dénoncé à quasiment chaque meeting électoral l’incompétence des journalistes qu’il a un jour qualifiés de «la forme la plus basse de l’humanité».

Dans un tweet, il soulignait: «Si les médias corrompus et dégoûtants couvraient ma campagne avec honnêteté et interprétaient correctement mes propos, je battrais Hillary Clinton de 20 points.» A n’en pas douter, les modérateurs des trois débats présidentiels auront la tâche ardue de maintenir une certaine décence dans les échanges et de vérifier à flux tendus des faits avec lesquels Donald Trump semble aimer jouer.

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