En Valais les clichés d’une Suisse merveilleuse

En Valais les clichés d'une Suisse merveilleuse

A l’entrée de la médiathèque de Martigny, un néon rouge attire l’oeil comme une enseigne sur Hollywood Boulevard. Il annonce en clignotant «Les couleurs du paradis perdu». C’est malin, quand l’on sait le pouvoir d’attraction du vermillon. L’un des nombreux enseignements de cette exposition dédiée à la photographie couleur en Valais est en effet qu’il suffit d’une touche de rouge dans une image pour en faire ressortir les teintes complémentaires et agripper le regard. On doit la trouvaille, ou du moins son énonciation, au peintre Jean-Baptiste Camille Corot. Les éditeurs de cartes postales valaisannes de la fin du XIXè siècle l’ont adoptée; une sorte de colonne Morris présente des dizaines de portraits de paysannes du Val d’Illiez en noir et blanc, seul le traditionnel foulard étant rehaussé de rouge. Un demi-siècle plus tard, ce sont les anoraks des skieurs sur les publicités qui continuent d’afficher la couleur nationale.

Mais revenons au paradis. Nicolas Crispini, collectionneur, photographe et commissaire, a relevé que le Valais «est le seul endroit au monde où l’on invoque pareillement ce terme avec les îles du Pacifique». Et de citer «le paradis des enfants» ou celui «de la glisse», promptement mis en avant par les offices de tourisme. Dès son invention, la photographie couleur, dès lors, aura pour fonction principale de mettre en scène cet idéal d’une région alpine à la fois bucolique et grandiose, selon des canons hérités de la peinture. Après une brève introduction sur les techniques photographiques en couleur, l’exposition présente en parallèle des tableaux et des autochromes, le premier procédé couleur commercialisé une pratique moderne pour une vision figée, du fait également du temps de pose qui induit un corpus contraint. Un Ritz de 1888 affiche deux paysannes figurant devant un chalet. Une photographie du début du XXè siècle affiche deux paysannes figurant devant un chalet. Une vieille portant une faux, une croix sur un sommet ou un couple sur une mule se répètent encore selon le même principe. «Les Suisses attribuent aux Alpes et aux bergers le statut de représentation symbolique du pays alors que la majorité vivent en plaine, souligne Nicolas Crispini. Cela contribue à figer ce monde, ouvert au développement touristique mais pas aux autres modernités. On assiste à la construction visuelle d’un mythe fondateur.»

Sur les images, de verts pâturages et des cimes enneigées, de jolies bergères et des vieillards robustes. «C’est un casting de rêve. On ne voit ni les pauvres, ni les goitreux. L’image la plus rude que l’on ait est ce gosse portant un tas de branches sur son dos.» La plupart de ces autochromes proviennent du fonds Robert Doebeli, un instituteur genevois passionné de photographie. L’ensemble a été découvert à l’occasion de l’exposition «Fous de couleur» présentée au Musée gruérien à l’automne dernier (LT du 29 septembre 2015), déjà curatée par Nicolas Crispini et dans le sillage de laquelle s’inscrit ce événement valaisan. Sommet trophée, le Cervin a évidemment une place de choix dans ce monde alpin idéalisé, sommet trophée. Trois écrans font défiler toiles et clichés sur un siècle et selon trois points de vue, toujours les mêmes: l’arbre ou la maison au premier plan, le lac miroir.

Une autre section est consacrée aux costumes, inventés en Suisse aux alentours de 1850 et qui feront le bonheur des vendeurs d’images. Un tirage sur papier albuminé colorisé dresse un panorama des uniformes cantonaux, en 1875. «Il a fallu en imaginer un pour Genève, qui n’en avait pas et n’en garder qu’un pour le Valais, qui en comptait un par vallée», éclaire Nicolas Crispini. Le Lötschental dispose d’une petite salle, où sont projetés une centaine d’images à la manière dont elles avaient été montrées à Genève un soir de novembre 1942, par Robert Doebeli lui-même. Processions religieuses, travaux des champs, fleurs au balcon; c’est toujours la Suisse épinalisée qui est représentée, pieuse, laborieuse et décorative. Ni usines, ni voitures n’entachent le paysage. Dans les années 1890 émergent les premiers mouvements de protection du patrimoine, dont les autochromistes sont les soldats dévoués. En 1908, le peuple s’élève contre un projet d’ascenseur au Cervin.

La couleur est délaissée entre les années 1920 et les années 1970, jugée trop vulgaire et commerciale. Elle reprend du galon à la fin du Xxè siècle mais les artistes qui en usent alors entendent montrer aussi l’envers du décor. Quelques tirages de Nicolas Faure, Matthieu Gafsou ou Nicolas Crispini s’attardent sur le tourisme de masse et ses ravages. Ceux d’Alain de Kalbermatten dévoilent une casse de voitures devant les sommets ou une carrière abîmant le paysage tandis que Walter Niedermayr photographie les pistes un jour de pluie. Bienvenue au Paradis.

Les couleurs du paradis perdu, Médiathèque du Valais, à Martigny, jusqu’au 23 décembre.

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