Eve-Marie Koehler surdouée pour hauts potentiels

Eve-Marie Koehler surdouée pour hauts potentiels

Un amas de chaussures est déposé dans le coin vestiaire d’une petite école aux murs colorés, nichée dans un immeuble locatif à Aubonne. Tous les modèles y sont représentés, de la taille 30 à plus de 40.

Un jeune garçon, en pantoufle, court dans le couloir en brandissant un dessin représentant un plan qu’il a savamment imaginé alors qu’une adolescente l’interrompt dans sa course. Elle le porte, le chahute un peu, tout en lui parlant anglais.

Très vite, une femme intervient pour faire régner le calme alors qu’un cours de chant dans une pièce voisine a démarré. Au même instant, la directrice des lieux, Eve-Marie Koeher ouvre la porte de son bureau. Regard rieur, cheveux à la garçonne, jupe en cuir et sage collier de perles, elle a obtenu, ce mois de novembre à Montreux, le prix du public Femme entrepreneure 2016.

Une femme libre

L’Ecole Germaine de Staël qu’elle a fondée en 2009 accueille cinquante enfants à «haut potentiel» de 3 à 17 ans. Dans son bureau, un portrait de Germaine de Staël l’inspire quotidiennement. «Cette femme libre, fille de Jacques et Suzanne Necker, Suisses romands devenus des figures marquantes de la société parisienne, a eu une influence à la fois politique et littéraire à travers l’Europe», explique avec admiration celle qui prépare un doctorat sur le sujet.

Mais ce qui l’occupe quotidiennement, en plus de ses cours de pilotage ou de ses cinq enfants, c’est la gestion de son école et le bien-être des écoliers qui la fréquentent. Son établissement, composé de cinq classes avec des petits effectifs, propose un programme enrichi, avec des langues étrangères, de la musique, du théâtre, des sciences poussés ou du taï-chi pour des filles et garçons qui ont pour point commun d’avoir un quotient intellectuel dépassant les 125.

Pas davantage de hauts potentiels qu’avant

Face à l’ampleur du phénomène et aux manques de structures dédiées aux hauts potentiels (HP) mise à part la Garanderie à Lausanne elle doit constamment refuser des demandes malgré l’écolage qui s’élève de 14’000 à 26’000 francs, proportionnellement aux revenus.

Elle envisage d’agrandir son école mais peine à trouver des locaux. «Environ 3 à 4% de la population possède un quotient intellectuel supérieur à 125, toutes classes socio-économiques confondues. Il n’y a pas davantage de hauts potentiels qu’avant mais aujourd’hui les enseignants ont appris à mieux les identifier. Ces enfants possèdent une pensée en arborescence, parfois envahissante, avec des idées qui en appellent d’autres. Ils présentent une très grande sensibilité, ont une énorme capacité de mémorisation, un esprit de synthèse et une très bonne logique», explique-t-elle, intarissable sur la thématique qu’elle a étudiée à l’Université Paris V, sous la conduite de Maria Pereira.

Caractère explosif

«Si certains enfants s’intègrent bien dans un système scolaire traditionnel grâce généralement à une famille qui les nourrit intellectuellement, d’autres présentent des troubles ou des signes d’ennuis très marqués, avec parfois des échecs scolaires. D’autres encore se blindent émotionnellement et s’intègrent mais cela laisse des traces. Ils se transforment parfois en adultes aigris et en veulent à la société entière», poursuit-elle.

C’est la rencontre avec un adolescent de 15 ans dans une classe dite de développement qui l’a poussé à ouvrir son école. «Il présentait tous les signes d’un enfant à haut potentiel. Lorsque le test a été passé, ce jeune a vu son haut potentiel comme un fardeau», se souvient-elle encore émue, en tirant discrètement sur sa jupe.

Avec bienveillance, elle aide ces enfants à s’épanouir, avec l’appui de vingt enseignants. Mais n’hésite pas à les cadrer. «Des parents attendent souvent d’être au bord du gouffre avant de venir me voir. Certains HP présentent un caractère explosif et mènent une vie infernale à leur famille», dit-elle, la voie douce.

Enfance trop sage

Fille unique, empathique, Eve-Marie Koehler, 43 ans, a grandi entourée d’un père ingénieur à la RATP à Paris et d’une mère enseignante qui exerce encore sa profession.

Elle se souvient d’une enfance un peu trop sage, avec un début de scolarité qui n’a pas toujours été facile. «Je vomissais tous les matins avant d’aller à l’école. Je devais coller des gommettes et colorier, des activités que je détestais.»

Ses parents consultent alors un spécialiste qui lui fait passer des tests QI révélant sa surdouance, sur laquelle elle n’aime pas s’attarder. «Les parents de surdoués évoquent parfois ce potentiel hors du commun de leur progéniture. Mais, très vite, ils n’en parlent plus car ils se retrouvent face à l’incompréhension des autres et aux clichés véhiculés sur le sujet», constate-t-elle.

Phobie de l’Université

La petite parisienne saute une classe, passe son bac scientifique avec mention et commence médecine avant de sombrer dans une phobie universitaire, incapable de sortir de chez elle pendant près de deux mois. Elle décide d’abandonner cette voie pour se tourner vers des études de droit, avec une spécialité en droit canonique et droit comparé des religions.

Après avoir travaillé comme avocate au Tribunal ecclésiastique de Lyon, elle quitte la profession et arrive en Suisse pour des raisons familiales. Elle entame une réorientation professionnelle dans l’enseignement et étudie la psychologie à Paris V. Puis, tout naturellement, ouvre son école avec huit élèves seulement, qui tous, dit-elle, «chaussaient du 38 mais portaient des modèles taille 35.»

Profil

1973: Naissance.

2006: Arrivée en Suisse.

2009: Ouverture de l’école dans un garage transformé en salle de classe.

2011: Arrivée du premier élève à préparer un baccalauréat.

2012: Installation de l’école dans des nouveaux locaux.

2016: Prix du public Femme entrepreneure.

Laisser un commentaire