Georges Danton et Jean-Luc Godard se rencontrent dans un vrai-faux roman

Georges Danton et Jean-Luc Godard se rencontrent dans un vrai-faux roman

Nous sommes en 1988 et la France de François Mitterrand se prend la tête pour célébrer le bicentenaire de la Révolution. Une très officielle Mission du bicentenaire s’affaire. Le ministre de la culture, Jack Lang, ne peut manquer de solliciter Jean-Luc Godard, alors âgé de 60 ans. Jean-Noël Jeanneney, président de la Mission, propose au cinéaste de réfléchir à un film autour de 1789. En réalité, à en croire la présentation de son livre par l’auteur, sur YouTube, il semblerait que ce soit plutôt Godard qui ait formulé une telle proposition’ De toute manière, le film ne s’est finalement pas fait’

Les aléas de ce projet jamais réalisé, y compris le scénario bien sûr imaginaire (notes de Godard) pour réaliser ce film, intitulé «Quatre-vingt-treize et demi» (titre à double fond, clin d »il aussi au fameux Huit et demi de Fellini, qui fait d’ailleurs une apparition, dialoguant de balcon à balcon, à Cannes, avec Godard) , rythment le livre de Thierry Froger. Sous prétexte de consultation «scientifique», le cinéaste renoue avec un vieil ami de ses années Mao, devenu historien spécialiste de cette période et vivant sur une île de la Loire.

Fil rouge

L’aventure de Godard se double, en contrepoint, du trajet historique d’un acteur majeur de cette révolution, le tribun Georges Danton, dont la figure occupe justement l’historien (le fruit de son travail constitue le deuxième fil du roman). Le vrai se mêle au faux, à charge au lecteur de démêler l’écheveau s’il le souhaite. Froger propose un roman très documenté tout en réécrivant l’histoire. Les deux personnages apparaissent grandeur nature, dans leur dimension publique et privée. Le romancier insiste particulièrement, hors de toute idéologie, sur un trait commun à Godard et à Danton, un vrai fil rouge qui parcourt le livre: leur goût pour les jeunes filles.

Thierry Froger prolonge le plaisir pour le révolutionnaire (guillotiné en 1794, à l’âge de 34 ans), lui laissant la tête sur les épaules pour lui offrir deux exils. Le premier, d’une durée de huit ans, conduit Danton sur une île de la Loire, justement, où il s’évertue à refaire, à petite échelle, ce qu’il avait rêvé pour la France. Après un mois d’emprisonnement, un nouvel exil l’emmène cette fois sur l’île d’Elbe, à l’âge de 43 ans.

Le supplément d’années accordé par le romancier à Danton ne s’arrête pas là. A 72 ans, le voilà de retour à Paris, au temps de la Monarchie de juillet, parmi quelques vieillards régicides encore vivants autorisés à rentrer en France. Ce vieux Danton imaginaire a perdu toute sa verve et son énergie vitale et le tribun est devenu résolument muet. Il s’éteint en 1837, à 77 ans.

La vie en Rose

Et Godard, direz-vous, que fait-il dans cette galère’ Il pense à son film et à la Révolution, bien sûr, mais davantage encore à Rose, la fille de son ami historien. L’auteur décrit longuement cette idylle entre un sexagénaire nommé Godard et une lycéenne de 18 ans, la fille de son ami historien. Le livre fourmille de personnages à l’existence historiquement établie comme l’horrible chirurgien-major Pecquel, que Danton fréquente dans son premier exil, tristement célèbre pour avoir dirigé un atelier de tannerie de peaux humaines, celles de trente-deux Vendéens fusillés, dont il fit réaliser autant de culottes que portèrent certains officiers républicains. D’autres font des apparitions saisissantes (Robespierre, Saint-Just, Bonaparte, etc.), toujours perçus à travers le personnage central de Danton. Même jeu pour des figures contemporaines (issues surtout de l’univers du 7e art) «romanisées» autour du cinéaste.

Redéploiement

Danton et Godard semblent là, comme à côté de vous, à faire leur cinéma dans la petite et la grande histoire. Tout bascule finalement dans le naufrage, le film ajourné «en raison d’un redéploiement des moyens du Ministère», l’idylle de JLG plaqué par la jeune fille (il réagit mal!), jusqu’à l’amitié liant le cinéaste et l’historien, sans oublier la vieillesse sinistre du grand vivant Georges Danton. Thierry Froger jongle avec ces narrations de manière virtuose, maîtrisant parfaitement ses sujets, malgré quelques longueurs pour ainsi dire inévitables, par exemple les notes imaginaires du cinéaste.

Roman limite

Outre ses qualités propres et ses manières de citations «à la Godard», ce texte pose tout de même quelques questions sur les limites du roman en tant que théâtre de faits et gestes de personnes vivantes. On peut se demander si un éditeur suisse, au vu de la rigueur des dispositions légales sur la protection de la personnalité dans notre pays, sans exception pour les uvres artistiques, prendrait le risque de publier un texte décrivant les amours imaginaires d’un artiste vivant, fut-il déjà historique et légendaire. Dans Sauve qui peut (la révolution), le lecteur découvre entre autres JLG dans sa maison de Rolle buvant le thé avec sa compagne Anne-Marie Miéville, elle-même incrédule face à l’affirmation qu’il n’est plus amoureux de «cette petite», au lit à l’hôtel et dans la maison de son ami historien avec sa jeune amante, des missives qu’il lui écrit et qu’il reçoit, ou encore en train de relire un méchant projet de lettre à Isabelle Huppert’

Au contraire

Lieux réels, personnages vivants nommés et amours imaginaires font un drôle de ménage romanesque, avec en prime un Danton qui ne se plaindra sûrement pas d’avoir reçu un supplément de quarante-trois ans de vie. Sans doute conscient de jouer sur les limites, l’auteur remercie deux d’entre eux d’avoir accepté de devenir des personnages de roman, Jean-Noël Jeanneney et Antoine de Baecque (il joue les médiateurs entre la Mission du Bicentenaire et JLG). Un merci aussi à Jean-Luc Godard à qui il assure pourtant n’avoir rien demandé, «au contraire».

Thierry Froger, Sauve qui peut (la révolution), Actes Sud. 437 p.

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