Il Nido, petit à petit le mensonge fait son nid

Il Nido, petit à petit le mensonge fait son nid

C’est un petit village qui vit heureux au creux des futaies, replié sur lui-même. Sa fierté et sa principale industrie, c’est la Vierge. Elle s’y est manifestée 90 ans plus tôt, et draine toujours touristes et pèlerins. La fille du maire, Cora (Ondina Quadri), 19 ans, vient de rentrer au pays. Elle travaille comme guide et prépare auprès de son père les festivités annuelles consacrées à la sainte apparition. Mais un étranger est aussi arrivé à Bucco, accompagné d’un chien-loup, et une ombre descend sur le village.

Ayant grandi entre le Pérou, les Etats-Unis et la Suisse, Klaudia Reynicke a étudié les arts plastiques, la sociologie et l’anthropologie avant de passer un master en cinéma à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. Après plusieurs documentaires («Les Hommes sont-ils ainsi’», «Sirènes»), elle signe son premier long-métrage de fiction, sélectionné par le Festival de Locarno dans la section Cinéastes du présent.

Qui a vu le loup’

Le scénario d’«Il Nido» («Le Nid») s’inspire de l’affaire Luca. En 2002, à Veysonnaz, un enfant de 7 ans est retrouvé dans la neige dénudé et sans connaissance, le corps couvert de blessures. Il restera tétraplégique et aveugle. Le mystère ne sera jamais élucidé. Experts à l’appui, deux versions s’opposent: selon l’une, Luca a été agressé par un chien, selon l’autre, molesté par des garçons du coin. Adoptant la thèse du passage à tabac qui finit mal, la réalisatrice délocalise l’histoire au Tessin et en tire un récit à résonances sociologiques et mythiques.

Saverio (Fabrizio Rongione, vu chez les Dardenne), l’étranger qui vient hanter Bucco, est un revenant: le frère du garçon maltraité, aujourd’hui décédé. Après des années passées au loin, il incarne le retour du refoulé. A la manière de Clint Eastwood dans «L’Homme des Hautes Plaines», il adopte un comportement scandaleux pour renvoyer les citoyens à leur lâcheté. Il laisse son chien courir en liberté partout, même dans l’église où il braille des hymnes vengeurs couvrant la bénédiction.

Cora est intriguée par Saverio. Bravant les interdits domestiques, pressentant un secret enfoui, elle farfouille dans les boîtes à chaussures pleines de vieux documents. Quant à son père et à son oncle, ils sont prêts à sortir le fusil pour donner la chasse à l’étranger. Le vernis social se craquelle, une panne d’électricité plonge le village dans une obscurité forcément symbolique, les festivités de la Vierge se présentent sous de biens mauvais auspices.

Une séquence onirique d’apocalypse

«Il Nido» souffre des problèmes qui souvent affectent les premiers films: un rien de flottement dans le jeu des comédiens, un montage un peu mou. Mais la réalisatrice réussit à faire sentir l’omerta et le climat empoisonné. Osant une séquence onirique d’apocalypse, elle inscrit son drame réaliste dans un contexte fabuleux. La Vierge est célèbre pour avoir rendu la vue à un enfant dont le loup lui avait arraché les yeux; le chien rôdeur de Saverio est un avatar du fauve primitif, que les gosses exorcisent dans une saynète, scandant: «Chassons le loup!», jusqu’à l’hystérie.

Saverio aura réussi à ébranler les consciences. Mais le visage de la vengeance n’est pas plus engageant que celui de la lâcheté. L’épreuve aura permis à Cora de s’affranchir. L’oiseau quitte le nid. Tandis qu’affluent les cars de pèlerins, elle prend le large, laissant Bucco croupir dans son eau bénite.

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