Joseph Stiglitz, La politique macroéconomique de Trump va détruire des emplois

Joseph Stiglitz, La politique macroéconomique de Trump va détruire des emplois

Le prix Nobel d’économie 2001 était de passage en Suisse jeudi pour la conférence Finexus de l’Université de Zurich avant de se rendre au Forum de Davos. L’occasion d’expliquer le mouvement de rejet de la globalisation, l’un des thèmes de prédilection du professeur à l’Université de Columbia. Il analyse aussi les risques posés par les mesures promises par Donald Trump.

Le Temps: Vous avez passé des années à dénoncer les dangers de la globalisation, à parler de l’accroissement des inégalités et c’est maintenant que les populations les plus touchées se sont fait entendre en élisant Donald Trump, un milliardaire qui a fait sa fortune en partie grâce à la globalisation. Comment en est-on arrivé là’

Joseph Stiglitz: Malheureusement, comme l’ont prédit des économistes, la globalisation affecte une partie des travailleurs dans les pays développés. Cela aurait pu être évité grâce à des mesures pour les protéger et redistribuer les bénéfices. Ironie de la situation et il y a beaucoup d’ironie dans la situation actuelle , c’est le Parti républicain qui s’est opposé à toutes les mesures proposées par les Démocrates pour lutter contre les dégâts de la globalisation. Or, c’est justement ce parti qui a vu son candidat gagner sur un programme anti-globalisation. C’est vraiment époustouflant.

A quel point les Américains sont-ils touchés par la globalisation’

‘ La majorité des Américains sont des perdants de la globalisation. Les 90% les moins aisés de la population américaine ont vu leurs revenus stagner ces 25 dernières années. Les 30% les moins aisés sont mêmes encore plus précarisés. Les statistiques sont inquiétantes: l’espérance de vie diminue aux Etats-Unis. Il n’y a que les 1% les plus privilégiés qui ont vu leur situation s’améliorer.

Lire aussi: 
Donald Trump expérimente le protectionnisme fiscal

La globalisation est-elle vraiment responsable de tout’

‘ Non, elle n’explique qu’une partie de cette évolution. Les progrès technologiques représentent l’autre partie de l’explication. Mais on ne va pas les arrêter. Par contre, les politiciens créent les règles du jeu de la globalisation. Or ils n’ont pas cessé de dire que la globalisation et la déréglementation financière allaient conduire à des revenus plus élevés. Ce, alors que la première a exacerbé les ralentissements, la seconde a créé la crise financière de 2008.

Le protectionnisme est-il vraiment la solution’

‘ Non. Pour les Etats-Unis, cela ne fonctionnera pas. Voilà comment fonctionne l’économie: le déficit commercial, par définition, est égal aux entrées de capitaux. Tout cela est aussi égal à la différence entre l’épargne intérieure et les investissements intérieurs. Comme Donald Trump veut baisser les impôts et augmenter les dépenses, le déficit public va augmenter, donc l’épargne nationale va diminuer. Pour que ce soit possible, il faudra emprunter de l’argent à l’étranger, donc le déficit commercial va devoir augmenter.

Pourquoi est-ce un problème’

‘ C’est même le c’ur du problème: le dollar va s’apprécier, ce qui rendra les Etats-Unis moins concurrentiels et affectera directement les populations dont Donald Trump dit prendre la défense. Il faut être clair: ses politiques macroéconomiques auront bien plus d’impact que sa rhétorique à l’égard de quelques entreprises, comme Carrier ou Ford, qui ont changé leurs plans. On parle de quelques centaines de jobs, qui ne changeront pas grand-chose. En revanche, la politique macroéconomique va détruire bien plus d’emplois.

En outre, notre secteur automobile ne serait pas concurrentiel sans le Mexique. Tout cela, c’est de la poudre aux yeux. Si le gouvernement décidait sérieusement de rapatrier la production automobile aux Etats-Unis, les prix devraient augmenter, les tarifs aussi, et pas seulement à l’égard de la Chine, aussi des voitures européennes.

Mais cela va au-delà de ses capacités de compréhension de l’économie. Et il n’a pas, du moins pour l’instant, nommé de conseiller économique qui puisse le lui expliquer. Il a choisi des personnes qui sont capables de passer des accords, mais qui n’ont pas une vision complète de la façon dont l’économie fonctionne. Or ce sont deux choses différentes.

Le marché a plutôt bien réagi à sa nomination, pourquoi’

‘ Je pense que c’est une réaction de court terme. Le marché s’est focalisé sur les réductions d’impôts. Il était peut-être inquiet qu’Hillary Clinton augmente les impôts et les rende plus progressifs pour lutter contre les inégalités.

Donald Trump peut-il vraiment imposer l
es taxes sur les importations qu’il a annoncées’

‘ La loi américaine, dans beaucoup de cas, réserve des pouvoirs spéciaux au président. Mais en cas d’urgence seulement. Et personne ne peut défendre l’idée que nous sommes aujourd’hui dans une situation d’urgence qui justifierait leur utilisation. Si Donald Trump le faisait quand même, il serait poursuivi et il est probable que n’importe quelle instance bloque ses initiatives. En outre, il existe des procédures bureaucratiques qui sont biaisées: dans beaucoup de cas, elles permettraient de mettre des tarifs, mais il ne pourrait pas simplement imposer 45% de taxes sur les importations chinoises. Il devrait le faire produit par produit, en justifiant de dumping ou de mesures compensatoires.

Quel est le risque que cela débouche sur une guerre commerciale’

‘ C’est presque certain. On peut néanmoins espérer que la Chine soit assez intelligente pour ne pas réagir. Ironie de la situation, on se retrouverait avec la Chine qui défend le droit international et les Etats-Unis qui se comportent comme un Etat voyou. L’ordre international de l’après Deuxième guerre mondiale a fonctionné raisonnablement bien, avec un minimum de respect mutuel, et Donald Trump promet de détruire tout cela.

Lire aussi: 
Comment la Chine peut profiter du protectionnisme de Donald Trump

Le mécontentement des électeurs risque de se manifester aussi en Europe où plusieurs élections auront lieu cette année, en Allemagne et en France, en particulier, cela vous inquiète-t-il’

‘ Chacune des élections en Europe a des caractéristiques qui lui sont propres. Toutefois, le cas de la France, avec Marine Le Pen, m’inquiète le plus. Elle plaît à une partie significative de la population, alors que les partis traditionnels n’ont pas encore réussi à présenter un candidat qui puisse lui tenir tête. Celui de la droite propose un programme économique qui correspond à un retour en arrière et est très conservateur sur les valeurs sociales. La gauche, elle, ne parvient pas à montrer un front uni. C’est une année qui pourrait être politiquement explosive. Or le monde aurait besoin d’une Europe plus forte pour défendre l’ordre international.

Laisser un commentaire