La beauté du monde dans l »il de Jean Starobinski

La beauté du monde dans l''il de Jean Starobinski

Regarder le monde. Regarder les uvres. C’est finalement ce qui distingue l’écrivain du grand critique. Chacun fait uvre, mais le second fait uvre à propos des uvres: il fait uvre de la beauté, de ce qui le touche dans l’art, de ce qu’il tente d’en partager et d’en expliquer. «Quand le monde dévoile un aspect de sa beauté, comment lui donner la juste réponse et par quels moyens’», écrit Jean Starobinski, dans «La Littérature et la beauté du monde», le texte qui ouvre le Quarto qui lui est consacré. Car la collection Quarto de Gallimard, dirigée par Françoise Cibiel depuis 1995, cette «Pléiade du pauvre» ou «de l’étudiant», comme le dit Martin Rueff qui a dirigé ce beau volume accueille non pas, comme c’est souvent le cas, un écrivain, romancier ou poète, mais un critique littéraire, Jean Starobinski.

«J’ai essayé de rapporter Jean Starobinski à sa propre histoire, dit Martin Rueff, qui est professeur à l’Université de Genève, poète, et traducteur, spécialiste de l »uvre de Jean-Jacques Rousseau. L »uvre de ce grand critique est si importante, qu’à force de la vénérer, d’en faire un monument, on ne la lit plus, on n’a plus de relation avec elle.» La Beauté du monde vise, notamment, «à montrer à un public plus jeune, une autre facette du critique. A présenter des auteurs, des artistes à travers lesquels Jean Starobinski s’interroge lui-même sur des enjeux essentiels».

Lire, regarder, voir

La Beauté du monde, un livre de plus de 1300 pages, rassemble une série d’essais de la plume du grand critique genevois. Autant de convocations à «lire», «regarder» et «voir», pour reprendre les grands titres qui jalonnent ce volume. Les essais portent, comme on s’y attend, sur la littérature, et en particulier sur la poésie (Ronsard, Baudelaire, Mallarmé, Lautréamont, Pierre Jean Jouve, Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy); mais aussi, comme on s’y attend peut-être moins, sur la peinture (Goya, Füssli, Balthus, Roger Montandon, Henri Michaux, Ostovani); et enfin, sur la musique (Monteverdi, Mozart, l’opéra, Ansermet). «Jean Starobinski a très souvent des idées d’anthologie de ses textes, dit Martin Rueff. On pourrait même dire qu’à part les textes du début sur Montesquieu et Rousseau, la plupart de ses livres rassemblent des essais. Certains font des recueils de poèmes, Jean Starobinski fait des recueils d’essais».

Un homme des Lumières

Pour Martin Rueff, Jean Starobinski est l’un des plus grands critiques du XXe siècle. L’auteur de La Transparence et l’obstacle impressionne, dit-il, «à la fois par la profondeur et la netteté de son engagement, par son extraordinaire encyclopédisme. Le rapport aux Lumières n’est pas qu’un rapport d’objet. Jean Starobinski est un homme des Lumières. Il peut parler de la littérature, de la musique, de la peinture, de la science aussi, puisqu’il est un homme de science.» «C’est un homme qui a le goût des classiques, qui traite les modernes comme des classiques, et qui écrit comme un classique. Il a la même capacité, qu’un Diderot, par exemple, qui voit monter les peintres de sa génération, à sentir et à accueillir, ce qui se fait à son époque. De même, dans les textes du passé, Jean Starobinski va chercher ce qui continue à nous questionner, à nous inquiéter aujourd’hui.»

C’est au partage de son regard, un regard d’une acuité remarquable, d’une grande tendresse aussi mais qui n’entame en rien la force de l’analyse, qu’invite ce Quarto. C’est aussi un portrait du critique, né à Genève en 1920. Une «oeuvre-vie», composée par Martin Rueff, retrace le parcours à la fois personnel et intellectuel de Jean Starobinski, revient notamment sur sa double formation de médecin et d’homme de lettre, en éclaire les réciprocités. «Le médecin prend soin. Le soin des uvres, le soin des hommes. Jean Starobinski aura passé sa vie à prendre soin. Aussi de ses enfants. C’est quelqu’un d’un tempérament extraordinaire. Il a une douceur de tact, qui est présente dans ses relations, dans sa présence à autrui, dit Martin Rueff. C’est la douceur à l »uvre. La douceur vers l »uvre. La douceur à l »uvre dans le travail.»

Le chant parfait

Ce qui frappe le lecteur qui vagabonde dans ces pages d’une richesse étourdissante, c’est la présence sensible du regard du critique, de son intuition, le récit de l’approche d’une uvre, de son interprétation, de ce qu’elle suscite. Lorsque Jean Starobinski écrit, par exemple, ce petit article extraordinaire intitulé «Variations sur le silence», il indique l’espace blanc, neutre, vide, comme préalable nécessaire au surgissement de l »uvre sur la toile, dans l’espace, sur la page. Ce moment qu’il faut éprouver aussi, comme amateur, comme critique, afin de saisir pleinement et dans toute sa force, la toile, le morceau de musique, le poème à venir. Le silence qui vient après l »uvre retient aussi l’attention de Jean Starobinski: «Le silence n’est jamais plus beau qu’après le passage du chant parfait».

Eloge de la critique

Ainsi Jean Starobinski indique-t-il, par son travail, un mouvement vers la beauté. «Tout commence, comme pour tout lecteur par un mouvement d’empathie, dit à ce propos Martin Rueff. On est saisi par un poème de Laforgue, par une toile d’Antonello da Messina, par un adagio de Beethoven. Et on se demande pourquoi. Le geste critique prolonge une attitude naturelle. La critique n’épuise pas le mystère de l »uvre, elle la cerne, elle recommence à chaque fois.»

Ce qui est se joue chez Jean Starobinski, dans cette uvre critique, c’est un regard, mais c’est aussi une sensibilité au monde, et l’exploration de cette sensibilité, comme le montre Martin Rueff, qui en postface, défend avec force la critique: «Je pense qu’on ne s’en sortira pas sans critique, dit-il. On donne sans cesse des conseils aux gens sur comment parler à son chien, comment sauver son couple, comment passer de bonnes vacances. Mais ce qu’il y a de plus important dans notre vie, c’est-à-dire, notre sensibilité, personne n’en parle. Or, Jean Starobinski ne se sera occupé que de ça.»

Anthologie, La Beauté du monde, La littérature et les arts, Dirigé par Martin Rueff, Gallimard, coll. Quarto, 1344 p.

Rencontre: Jean Starobinski

Mardi 28 juin à 18h30 au Palais Eynard à Genève, rencontre autour de «La Beauté du monde», avec Jean Starobinski, Martin Rueff, Jean-Claude Bonnet, Michel Jeanneret, Laurent Jenny et Julien Zanetta. Il n’y a malheureusement plus de places disponibles.

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