La Grande Borne carrefour maudit

La Grande Borne carrefour maudit

Elles narguent les engins de déblaiement, affairés à terminer la route qui, dans quelques jours, traversera de part en part la Grande Borne. Elles’ Cinq paires de vieilles baskets suspendues aux câbles électriques, au-dessus du Géant en ciment de la place de l »uf, creux à l’intérieur, supposé demain servir de toboggan et de lieu d’amusement pour les gamins de la cité. «C’est à la nuit tombée que les lancers de godasses commencent. C’est la pétanque locale. Ici, les boules, ils les lancent plutôt contre les flics», rigole Ibrahim, sénégalais costaud, employé comme vigile sur le chantier.

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Trois autres blacks, genre poids lourds, surveillent le mur de grilles autour du ruban de bitume. Patrick, Franco-Malien, est l’un d’entre eux, posté devant l’école maternelle du Minotaure, où il fut autrefois élève. «On garde la route des flics qui mène au carrefour maudit», nous lance-t-il, alors qu’une poignée de mères, toutes d’origine africaine et souvent voilées, attendent leurs rejetons. L’école du Minotaure est, depuis le week-end passé, sous le feu des médias. C’est à moins de 300 mètres qu’une quinzaine de jeunes cagoulés ont, samedi, incendié aux cocktails Molotov deux voitures de police, brûlant trois policiers. L’un, âgé de 28 ans, demeure toujours entre la vie et la mort.

Route des flics, carrefour maudit’ Ladite route, dont la construction a démarré depuis environ un an, est longue de moins d’un kilomètre. Mais elle est plus que symbolique. Partie de Grigny la commune sur laquelle se trouvent 80% du quartier ce cordon d’asphalte jalonné de plots en béton rejoint la RN 445 et le carrefour du Fournil, où pas moins de huit cars de CRS sont désormais stationnés.

Funeste intersection: c’est ici que, depuis des années, les voyous de la cité avaient pris l’habitude de casser les vitres de voitures arrêtées au feu. Planqués le long de la caserne des pompiers, ils se ruaient vers leurs proies, le plus souvent des femmes seules au volant. Sacs à main dérobés, vitres en miettes, conductrices éjectées. D’où la pose d’une caméra de surveillance en haut du feu, face au Fournil de Grigny, la boulangerie locale. C’est ce dispositif vidéo, en place depuis 2015, que les policiers inspectaient lorsque leurs assaillants ont attaqué.

On interroge. A coté du Fournil, le café Le Bornéo est plein dès 8 heures du matin. Des habitués. Que des hommes. Presque tous Maghrébins. De ce côté-ci de la nationale, la commune de Viry-Chatillon rime avec pavillons, et quelques immeubles de construction récente. Un Bricorama, un Quick, puis un hypermarché Leclerc ponctuent l’horizon. La Grande Borne, en face, est un autre monde. A part: «On ne peut pas comparer. Ici, c’est une frontière, nous explique la gérante. Avant la route en construction, il fallait faire tout le tour pour entrer. Maintenant, les flics pourront mieux patrouiller.»

«Proches à problèmes»

Explication: vaste cité d’environ 3000 logements sociaux construite à la fin des années 1960, la Grande Borne est une succession de bâtiments-serpents posés sur des espaces verts. Des barres d’immeubles enlacées de quatre étages, qui se regardent et se verrouillent. Il a d’ailleurs fallu, pour tailler la route, en tronçonner plusieurs. La réhabilitation a suivi par tâches. Ici, une façade refaite, pimpante, toute en ardoise et couleurs claires. Là, le vieux bâti élimé. Le bleu et le vert délavés des façades au lieu des couleurs acidulées d’antan. Pas de balcons. Cages d’escalier sommaires. Fenêtres disjointes. Graffitis. Décharge à ciel ouvert.

Même en cours de réhabilitation, la Grande Borne reste hors-jeu. Un unique magasin Franprix. La station de train la plus proche est à vingt minutes en bus. Un jeune actif sur deux sans emploi. «On caricature en parlant de zone de non-droit. Je préfère parler de poches à problèmes car il y a ici des gens qui réussissent. Le problème est qu’ils s’en vont. Et que la cité reste», nuance Fabienne Seban, de l’association Grigny-Prévention.

Deux heures de marche dans ce dédale. Rue du Labyrinthe. Place du Menisque. Au détour d’un parterre posé sur une fenêtre, au 3 rue de la Demi-lune, un tout petit drapeau français. On monte. On frappe. Souleymane est retraité. Il a mis le drapeau «contre les terroristes». Tout est calme. Trop calme. Depuis deux jours, les CRS casqués ratissent, interpellent, perquisitionnent. Résultat: volets fermés, cité sommeil, loi du silence. «Les jeunes vivent ici entre eux, commentent Souleymane. Leurs repères, c’est l’A6, la N7 et la Francilienne.» L’A6, ou l’autoroute du midi par lequel, selon les policiers, remontent les «go-fast» chargés de stupéfiants. La Francilienne, le second périphérique parisien qui permet, depuis la Grande Borne, de desservir toute la banlieue. La N7, cette mythique nationale désormais miséreuse, jalonnée, à Viry-Chatillon, de kebabs et d’usines désaffectées. Même le QG de Renault Formule 1, à proximité, se fond dans ce décor de crise sans fin.

Jean-Marie Vilain est maire de Viry: «On a réussi la réhabilitation d’autres quartiers, comme celui des Côteaux. Mais à la Grande Borne, tout s’est enkysté: pauvreté, criminalité, communautés. Si au moins ce drame pouvait faire comprendre à l’Etat qu’il ne faut pas lâcher prise. Ça a déjà explosé en 2005, 2008 et 2012.»

Retour sur la «route aux flics». Elle longe la porte vitrée de la chapelle catholique de la Grande Borne, bifurque vers l’antenne de Pôle-Emploi (protégée par une épaisse grille), tourne vers la salle de sport où Patrice Quarteron alias «Le Ronin sombre» ancien champion du monde de boxe thaïe, entraîne les jeunes presque chaque jour. «Les caïds ont tout à craindre de ce désenclavement. Moi, je crois que l’attaque de samedi était une vengeance. Avec les flics, c’est la guerre. Chacun tape l’autre dès qu’il peut», raconte l’un des boxeurs.

Commissariat barricadé

Le carrefour de l’embuscade est visible, après les peupliers. Trois CRS sont en faction, mitraillettes en bandoulières. A cinq minutes de voiture, le commissariat principal de Grigny est, lui, barricadé derrière murs et grillages. Les incendiaires courent toujours. Malik, 13 ans, profite de la pause déjeuner pour grimper sur un engin de chantier. Un vigile black s’interpose. «De toute façon, tu [ne] peux rien faire, lâche le gamin. Ma daronne [n’] est pas là.» La «daronne» est sa mère. Juste derrière, sur le fronton rénové de l’école Le Buffle, une banderole apposée avant la tragédie claironne: «Sécurité et éducation: La République pour tous!»

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