La montagne désacralisée

La montagne désacralisée

Dans ce cinéma israélien qui ne cesse d’étonner depuis une quinzaine d’années, les femmes aussi ont leur carte à jouer. Dernière preuve en date, «Mountain» de Yaelle Kayam, un film aussi talentueux que tranquillement provocateur. Fascinée par le cadre à la fois splendide et symboliquement chargé de l’antique cimetière juif du mont des Oliviers à Jérusalem, cette jeune diplômée de la Sam Spiegel Film School y a imaginé un récit pas plus réaliste que trépidant et pourtant étrangement prenant. Inspirée par une histoire du Talmud, sur un rabbin et son épouse qu’il ne désire plus, elle l’a reconsidérée selon un point de vue féminin, dans l’Israël d’aujourd’hui.

Soit donc un couple religieux qui a élu domicile dans une sorte de tour située à la lisière dudit cimetière. Tandis que son mari Reuven enseigne dans une Yeshiva en ville, Tzvia est femme au foyer, mère de quatre enfants. Elle en voudrait encore plus, mais son mari la néglige, trop occupé, fatigué ou carrément fuyant. Seule toute la journée pendant que les petits sont à l’école, elle se promène parmi les tombes pour échapper un moment aux tâches domestiques, y croisant de rares visiteurs. Une nuit d’intense frustration, elle y trouve refuge et surprend un couple en train de faire l’amour. Curieuse, elle découvre bientôt une intense activité nocturne, qui la fascine au-delà du raisonnable’

La bonne, les brutes et le fuyant

Si «Mountain» s’avère si intrigant, il le doit autant à l’actrice Shani Klein, son beau visage calme sur un corps généreux, qu’à cette tension de plus en plus explicite entre sexualité et religion. Cinéaste attentive au cadre, Yaelle Karam en fait une drôle de prisonnière de sa tour, de sa famille, du cimetière, de sa religion, peut-être bien de la société israélienne entière. Frustrée, elle tente de reconquérir son mari mais se heurte à un mur. Est-ce qu’il la fuit ou la trompe’ Elle entend tous les jours le chant du muezzin et se met à parler à l’ouvrier palestinien qui s’occupe des lieux, lui aussi mal marié. Mais qu’y a-t-il de possible de ce côté-là’ Restent les morts (elle lit la poétesse Zelda sur sa tombe), puis ce demi-monde qu’elle découvre. Aspiration à une autre vie, attrait de l’interdit, du danger’

Programmatique dans ses variations sur une vie routinière, le conte ne va pas sans un certain humour noir, comme lorsqu’on évoque à table la Rédemption juive (qui devrait débuter en ce lieu même par l’ouverture de la montagne) ou lorsque Reuven se met à chantonner le thème de «Le Bon, la brute et le truand» (personne n’a oublié le règlement de comptes à trois au cimetière). Et Tzvia reste jusqu’au bout un mystère. Menacée, humiliée par souteneurs et prostituées, elle se fait accepter d’eux en amenant à manger. Dès ce moment, on se doute que la mort-aux-rats ramenée plus tôt par Reuven pour se débarrasser de quelques souris pourrait bien connaître un autre emploi. Mais contre qui’ Maintenue, l’incertitude sied à cette singulière fable féministe. Feu Ronit Elkabetz peut reposer en paix, sa relève paraît déjà assurée.

** Mountain (Ha’rar), de Yaelle Kayam (Israël Danemark, 2015), avec Shani Klein, Avshalom Pollak, Haitham Ibrahem Omari. 1h21.

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