La police genevoise en pleine lutte des classes

La police genevoise en pleine lutte des classes

C’est reparti pour un tour. Les inspecteurs de la police judiciaire genevoise sont très mécontents d’avoir été dévalués d’une classe de traitement et le font savoir. Des actions de protestation ont débuté ce 24 avril. «Notre reconnaissance est revue à la baisse et donc notre implication aussi», résume Karim Azaiez, le président du syndicat concerné. En clair: les policiers veulent faire du minimalisme dans le cadre des procédures pénales, ils refusent de porter le costume et la cravate lors des missions de protection de personnalités et ils renoncent au volontariat pour certaines formations internes.

«Une attaque sans précédent»

Le feu couvait depuis plusieurs semaines et aucun signe politique n’est venu apaiser la colère policière. Depuis le 1er avril, à la faveur d’une réévaluation inattendue car précédant le fameux projet Score visant à réformer la grille salariale de toute la fonction publique, les inspecteurs commencent leur carrière en classe 14 et non plus en classe 15. En substance, les nouveaux arrivants toucheront un salaire annuel brut de 81’347 francs (sans compter les indemnités et autres avantages) au lieu de quelque 85’000 francs. Pour ceux qui sont déjà en poste, cette rétrogradation aura un effet sur les annuités (qui rétribuent l’expérience au sein de chaque classe) et plafonnera la progression. Ils toucheront donc moins sur l’ensemble de leur carrière. Seuls les chefs de brigade n’auront pas à souffrir de cette nouvelle échelle.

Pour Karim Azaiez, qui n’a pas peur des mots, «il s’agit d’une attaque sans précédent dans l’histoire de la police». Du côté des autorités, la man’uvre s’explique par la nouvelle loi qui réorganise la grande maison et prévoit notamment une formation unique pour les représentants des forces de l’ordre tout en gommant au maximum les différences entre gendarmes en uniforme et inspecteurs en civil dans la perspective d’une meilleure transversalité. Une procédure d’évaluation de la fonction de policier a été lancée dans la foulée et a abouti à ce calcul controversé de points. «Insoutenable», diront certains. Les critères pris en compte pour objectiver une classe de traitement sont normalement: la formation, l’expérience professionnelle, l’effort intellectuel et physique ainsi que la responsabilité.

Les armes de la révolte

Pour contrer l’offensive et espérer une égalisation vers le haut avec les gendarmes, les inspecteurs vont utiliser plusieurs armes. Celle d’une pluie de recours devant la Chambre administrative, qui est encore en préparation. Et celle d’une action sur le terrain qui demeure assez floue. «On ne soutiendra plus le Ministère public dans la direction des enquêtes. On va devenir plus formaliste, on ne sera plus une force de proposition et on attendra qu’on nous dise ce qu’il faut faire», explique le président du syndicat de la police judiciaire.

Pas de quoi encore inquiéter le procureur général Olivier Jornot. «A ce stade, je n’ai pas de raison particulière d’avoir des craintes s’agissant des prestations que la police rend en faveur du Ministère public», réagit ce dernier. Pour le surplus, le patron du parquet n’entend pas s’immiscer dans une querelle entre l’Etat employeur et ses troupes.

Habitué des actions visibles, le syndicat de la police judiciaire a décidé, pour une fois, de rester «proportionné» et d’éviter une certaine impopularité. Pas de grève du rasage ou de port du short. Les inspecteurs renoncent seulement à la cravate et au costume lorsqu’ils devront escorter des visiteurs de marque. «On ne veut pas impacter la population mais si rien ne change, le mouvement va se durcir», prévient Karim Azaiez. Sans exclure la perspective d’une grève générale moyennant un service minimum.

Pas de discussion

Aucune discussion ne semble au programme. «Le Conseil d’Etat a définitivement entériné les résultats d’évaluation des nouvelles fonctions de la police à l’instar de ce qui est pratiqué pour l’ensemble des métiers de la fonction publique», relève Emmanuelle Lo Verso, porte-parole du Département de la sécurité et de l’économie. La réponse du dicastère de Pierre Maudet précise aussi que les policiers bénéficiaient d’une grille de rémunération spécifique les situant une classe au-dessus du résultat d’évaluation selon la méthode en vigueur à l’Etat. Autrement dit, la fonction de gendarme était considérée en classe 13 mais rémunérée en 14 et celle d’inspecteur PJ en 14 mais rémunérée en 15.

Lire aussi: Le conflit entre la police et le Conseil d’Etat s’envenime à Genève

Traduction libre: la réalité était biaisée en faveur de la police (pour améliorer le recrutement) et la situation actuelle n’est que le rétablissement de la vérité. Reste à convaincre, en toute bonne foi, gendarmes et inspecteurs que leur traitement n’était jusqu’ici que le fruit d’un arrangement opaque et peu justifié. Quant à d’éventuelles sanctions pour avoir laissé tomber le costume chic, le Département renvoie la patate chaude à la hiérarchie qui se trouve déjà entre le marteau et l’enclume: «Les sanctions pour ce type de comportement sont décidées et prises par l’Etat-major de la police.»

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