La Suisse sévit contre l’arnaque du patch anticancer

La Suisse sévit contre l'arnaque du patch anticancer

Le 4 février, c’est la journée mondiale contre le cancer. Ce matin-là, en 2013, le quotidien 24 Heures publie un dossier spécial sur ce fléau, rédigé par l’agence Mediaplanet. Douze pages sont consacrées aux traitements contre la leucémie, au cancer du sein ou aux tumeurs gastro-intestinales.

Au milieu des interviews d’experts se trouve un encart discrètement notifié comme «publireportage». Intitulé «Stress, émotions et cancer», il est rédigé par un certain «Dr Gérard Fiches, ENSAAF médical suisse». Il y présente notamment ses «patches fréquentiels», qui «peuvent aider un sujet atteint de cancer à mieux faire face à sa maladie».

Le texte se veut technique tandis que le logo d’ENSAAF est plutôt chic, tout de bleu et noir. Autre garantie de sérieux: le cabinet se situe au Mont Pèlerin, un site prestigieux qui surplombe le Léman. Le slogan de l’ENSAAF est sobre: «La santé autrement».

«Le cancer est toujours initié et entretenu par nos émotions à la suite de stress importants, j’ai pu l’observer grâce à la médecine fréquentielle et quantique que j’ai mise au point depuis plus de 35 ans», écrit celui qui se présente comme un médecin. Le cancer, un mal lié aux émotions’ Qu’on pourrait combattre avec des talismans presque magiques’ L’approche, sans nul doute, a de quoi séduire.

Petit commerce illégal

Mais au même moment, à Berne, les promesses du Docteur Fiches ne font rêver personne. Chez Swissmedic, l’Institut suisse des produits thérapeutiques, qui délivre les autorisations de mise sur le marché des médicaments, les experts s’inquiètent des étranges ambitions de Gérard Fiches.

Une enquête est immédiatement ouverte au sein de la division pénale de l’établissement, pilotée par Matthias Stacchetti, qui traite entre dix et vingt affaires par année. Que fabrique exactement ce médecin’ Ses méthodes sont-elles agréées’ Après plusieurs années de recherches et de procédures, la division pénale de Swissmedic a rendu son dernier verdict le 29 août 2016. Dans ce document, dont Le Temps a obtenu copie, l’autorité déclare Gérard Fiches et sa femme, Colette, coupables d’infraction à la loi sur les produits thérapeutiques.

Le vocabulaire juridique ne laisse pas soupçonner l’ampleur et la gravité du petit commerce illégal qu’ont tenu les époux Fiches pendant plus de trois ans. Le médecin cantonal vaudois Karim Boubaker, qui a eu accès au dossier, n’a jamais vu d’affaire comparable depuis son entrée en fonction, en 2009. Pour lui, les patches du Docteur Fiches sont pour le moins folkloriques. Il lâche: «L’impression, c’est qu’on est face à un charlatan. Le mot est fort mais je l’assume, car les victimes, elles, sont des personnes vulnérables et malades.»

Anneaux, planches et bâtonnets

Selon les résultats de l’enquête, le couple a commencé à commercialiser ses «produits fréquentiels» en janvier 2010, et ce jusqu’en août 2013. Grippe, sclérose en plaque, problèmes de digestion’ Tous les maux sont visés. La gamme est vaste et emprunte au champ lexical de Harry Potter: plots, planches, plaquettes, stabilisateurs, anneaux, résonateurs, pendentifs, codes, bâtonnets, adhésifs’

Mais ce qui attire le plus les malades qui cherchent à alléger leurs souffrances, ce sont les fameux «patches»: des bouts de papiers griffonnés par Gérard Fiches, et collés à même la peau de la personne dans des endroits du corps où il faut «rééquilibrer les énergies», comme le poignet, le dos ou la cheville.

En quelques mois, les apprentis-sorciers du Mont Pèlerin font un tabac. Au sein du couple, les rôles sont clairement répartis: Gérard Fiches, crâne dégarni et lunettes rectangulaires, met en avant ses compétences de médecin et reçoit les clients. Colette, infirmière de formation, s’occupe des commandes et de la comptabilité. Sur les photos, elle affiche un brushing brun et un sourire avenant, presque charmeur.

Les clients, en partie venus de l’étranger, commandent les bâtonnets et les patches au bureau du médecin en ligne, sur son site internet. Les particuliers sont intéressés, mais aussi des thérapeutes, à qui Gérard Fiches propose des séminaires de formation sur sa méthode énergétique.

Médecine fréquentielle

Le prononcé pénal de Swissmedic montre que l’affaire est de grande ampleur: au moins 1453 «patches» ont été commercialisés, permettant aux Fiches d’empocher plus de 170’000 francs. Au total, la société ENSAAF médical a rapporté au couple Fiches plus de 677’000 francs en trois ans et demi. La moitié seulement de ce montant est cependant, selon Swissmedic, issue d’un commerce illégal. ENSAAF, une SARL créée à Chardonne en 2007, est toujours active aujourd’hui, selon les indications du registre vaudois du commerce.

Pour sa défense, Gérard Fiches tient un discours clair et assumé: il croit en ce qu’il fait

Nul doute que ces gains sont venus joliment arrondir le revenu de Gérard Fiches, médecin français à la retraite. Spécialisé dans la médecine chinoise, il se présente depuis plusieurs années comme l’un des inventeurs de la «médecine quantique et fréquentielle» et a même publié en 2008 un livre sur le sujet, aux Editions de l’Aire.

Perquisition musclée

Pour sa défense, Gérard Fiches tient un discours clair et assumé: il croit en ce qu’il fait. C’est pourquoi l’enquête des autorités suisses l’a choqué, comme il nous a expliqué par email, en réponse à nos questions. Il se souvient notamment d’une «perquisition musclée» le 15 août 2013 à son domicile, à l’aube, puis d’une mise en cellule au commissariat de Vevey pendant plusieurs heures, suivie de la séquestration de tout le matériel et ordinateurs du couple.

Contrairement à ce qu’affirme Swissmedic, écrit-il, «les patches sont de simples rondelles de papier plastifié avec une image constituée de petits codes fréquentiels. [‘] Ils ne contiennent aucun produit chimique, aucune substance. C’est un simple dessin, ce n’est donc pas un médicament».

Si la question est si importante, c’est que c’est le seul motif de reproche de Swissmedic. Aucun patient de Gérard Fiches n’ayant porté plainte pour le moment, selon nos informations, le médecin n’est pas accusé d’escroquerie ou d’abus de confiance. Ce que lui reproche l’autorité fédérale, c’est d’avoir vendu du matériel non-homologué. Et pour les enquêteurs, basés à Berne, Gérard Fiches a sans aucun doute laissé planer le doute sur le caractère médical de sa méthode énergétique.

D’abord, il se présentait systématiquement comme un médecin. Puis, il ne manquait pas de rapprocher sa théorie avec l’acupuncture. Mais il y a plus grave, mentionnent les experts de l’institution dans leur condamnation. «L’enquête a montré que M. Gérard Fiches a créé des patches pour de nombreuses pathologies, dont certaines sont très lourdes, comme le cancer, l’hépatite B, l’hépatite C, la rougeole ou encore le VIH.»

La promesse de miracles

Eviter le sida, en portant des patches’ L’affirmation est grave. Face à ses clients, il ne propose pas seulement des produits alternatifs. Il promet que ceux-ci feront effet. A l’un d’entre eux, qui se plaignait de l’efficacité d’un patch gastrique, il aurait ainsi répondu qu’il fallait attendre «un peu» et que «le patch doit démonter le mécanisme de la maladie».

Son discours n’est pas sans danger pour des personnes malades, qui seraient tentées de voir en Gérard Fiches leur sauveur, au risque de renier les autres traitements. Sur Internet, il ne dissimule pas son ambition: il s’agit de se «soigner sans médicament». Sans compter que, comme le soulignent les experts dans le jugement en question, «il n’y a pas de moyen scientifique de prouver l’efficacité des patches».

En Suisse, la loi ne prévoit aucun contrôle de l’Etat sur les médecines complémentaires. N’importe qui peut se lancer sur ce marché très lucratif en promettant de petits miracles, et ne devra jamais rendre des comptes au médecin cantonal, par exemple. La Fondation suisse pour les médecines complémentaires (ASCA) et le Registre de médecine empirique (RME) sont les seules à accréditer les professionnels. Les époux Fiches n’étaient pas connus de l’ASCA. Discrets, Gérard et Colette Fiches ont réussi à faire fortune tous seuls, depuis leur domicile du Mont Pèlerin.

Malades et fragiles

L’histoire est rocambolesque, mais elle n’est pas isolée: «Les thérapies par l’énergie existent depuis longtemps, c’est un marché très vaste», signale Brigitte Knobel, directrice du Centre Intercantonal d’Information sur les croyances, à Genève. Cette spécialiste est souvent alertée au sujet de techniques non-reconnues par la science, qui comprennent une dimension spirituelle. «Il faut être très prudents avec ce genre de thérapeutes, avertit-elle, surtout s’ils promettent la guérison».

Au Centre de médecine intégrative et complémentaire du CHUV, à Lausanne, le médecin responsable Pierre-Yves Rodondi est familier de ce type de pratiques, qu’il compare à «de la poudre de perlimpinpin». «Les personnes gravement malades ont, plus que les autres, recours à des médecines complémentaires, dit-il. La vente de ces produits, dits énergétiques, semble profiter de leur fragilité.»

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Pour cet expert, la méthode du Docteur Fiches n’a rien à voir avec l’acupuncture, qui existe depuis 3000 ans et dont les bienfaits ont été prouvés. Pour conseiller les personnes qui seraient tout de même tentées par des approches nouvelles, le CHUV compte bientôt ouvrir une consultation spécialisée, comme cela existe aux Etats-Unis. L’idée est de livrer aux patients l’information la plus complète et la plus objective possible sur les thérapies qui les intéressent.

Rebond au Luxembourg

Leurs mésaventures en Suisse ont convaincu les époux Fiches de quitter le pays, mais pas le métier. Après un bref retour en France, ils se sont installés au Luxembourg, où ils proposent quasiment le même genre de services et disposent d’un nouveau site internet, ainsi que d’une nouvelle raison sociale, Quant Qi Harmony. Ils vendent toujours leurs patches celui contre la dépression, par exemple, coûte 163,80 euros.

«Notre activité a été reconnue comme relevant du domaine de l’énergétique et non du domaine médical», précise Gérard Fiches par e-mail. La procédure en Suisse n’est cependant pas tout à fait finie. Les deux Français souhaitent que leur cas soit jugé par un tribunal ordinaire, en l’occurrence celui du canton de Vaud, comme ils en ont le droit. Les autorités doivent encore se prononcer sur la validité de leur demande, celle-ci n’étant pas arrivée dans les délais impartis par la loi’

Pour cette raison, ils n’ont pas encore payé les 12’000 francs de frais de procédure dont ils doivent s’acquitter. Quant à leur amende, qui s’élève à 6000 francs au total, elle n’a pas à être réglée car il s’agit d’une peine avec sursis. Swissmedic a cependant bloqué une partie de leur chiffre d’affaires réalisé en Suisse, soit 176’457 francs. Une décision que Gérard Fiches juge «ubuesque».

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