La technologie bouleverse la finance

La technologie bouleverse la finance

Veronica Lange est responsable de l’innovation chez UBS, où elle gère une équipe d’une dizaine de personnes, réparties entre Zurich, Londres et New York. Elle fait le point sur les projets en cours, qui vont des services à la clientèle à l’amélioration de l’infrastructure de la banque et analyse le développement de la fintech en Suisse.

Le Temps: Quel est le rôle d’une responsable de l’innovation dans une grande banque’

Veronica Lange: Cela dépend de l’organisation de la banque. Chez UBS, le modèle reposait auparavant sur une organisation fédéraliste, où chaque division travaillait à l’innovation dans son domaine. Mais il y a deux ans, nous nous sommes rendu compte que nous avions besoin d’une organisation plus centralisée. Nous nous intéressons désormais plus particulièrement à tout ce qui pourrait disrupter le secteur dans les prochaines années et moins au développement à court terme, qui sont de la responsabilité d’une autre entité de la banque. Nous observons les nouvelles tendances et en tirons des idées pour alimenter notre pipeline d’innovations.

Sur quels aspects de la banque se concentrent les projets sur lesquels vous travaillez’

‘ Cela va du front au back office, des applications destinées à faciliter l’utilisation des services bancaires par la clientèle aux produits, en passant par l’analyse des données et l’infrastructure technique et informatique de la banque. Pour cela, nous organisons des activités, comme des hackatons, rencontrons des experts et étudions la recherche.

Tout se fait donc à l’interne ou travaillez-vous aussi avec d’autres acteurs, comme des start-up fintech’

‘ Nous croyons à l’innovation ouverte. UBS finance par exemple un concours de start-up où 600 sociétés s’inscrivent. Nous en sélectionnions d’abord 60, que nous soutenons dans leur travail avant un tri final qui sacre 10 vainqueurs. Jusqu’à présent, la plupart des start-up se sont concentrées sur la partie client, c’est-à-dire en offrant des services permettant d’améliorer leur expérience. Mais de plus en plus d’entre elles développent des services intéressants pour les banques, même si c’est moins visible.

Qu’en est-il des autres acteurs’

‘ Nous collaborons aussi avec d’autres grandes entreprises, notamment actives dans la technologie, de même qu’avec les régulateurs, de façon à réduire le temps de latence avant que de nouveaux produits ou services puissent être mis sur le marché. Le changement dans l’industrie se produit toujours plus rapidement.

Nous avons aussi des laboratoires dans tous les centres fintech du monde: Londres, Singapour, New York et Zurich, où nous travaillons en particulier sur la blockchain. Un outpost a également été ouvert en Israël où nous testons de nouvelles solutions.

Mais rien à la Silicon Valley où se développent de plus en plus de nouveaux modèles dans les services financiers et où les géants de la technologie lorgnent toujours plus sur la finance’

‘ Non, mais nous nous y rendons régulièrement. Jusqu’à présent, nous n’avons pas jugé nécessaire de nous y installer, d’autant plus que les activités dans le domaine financier se développent bien plus sur la côte Est des Etats-Unis.

Nous observons bien sûr de près ce que font les géants de la technologie. Mais, pour l’instant, tous ces cas sont limités. Prenez Apple, son système de paiement ne peut fonctionner qu’avec des iPhones. Nous avons plutôt cherché, avec Paymit qui va fusionner avec Twint, à trouver un système qui puisse fonctionner pour tout le monde, et pas simplement pour nos clients. De plus, je pense que la plupart de ces entreprises n’ont pas vraiment l’appétit pour aller très loin dans la finance, car c’est un secteur lourdement régulé et complexe et où il faut des connaissances, une expérience. Il est probable qu’elles en restent à quelques incursions, là où elles voient des possibilités de revenus.

Vous voyagez régulièrement entre Zurich et Londres, comme jugez-vous le développement de la fintech en Suisse’ A-t-elle une chance de rattraper la City’

‘ Nous soutenons l’initiative Kickstart de DigitalSwitzerland (comme Ringier, coéditeur du Temps, ndlr), justement pour ces raisons. Nous voulons voir un écosystème vivant près de chez nous pour pouvoir interagir avec ses acteurs.

La Suisse a un pouvoir d’innovation très fort. Pour l’instant, dans le domaine financier, cela vient surtout des grandes entreprises. Londres a fait un travail incroyable pour soutenir l’écosystème de start-up, mais pas seulement: la capitale britannique a aussi fait beaucoup de marketing pour se mettre en avant comme LA place des fintech. La Suisse peut apprendre de cela. Le projet DigitalSwitzerland est justement une initiative pour rendre le pays plus attractif et mieux connu dans ce domaine. Et on voit déjà des progrès: Zurich a changé son imposition des start-up, la régulation des fintech avance. Ces changements vont aider la croissance.

On dit qu’il manque des investisseurs en Suisse, qui soient prêts à prendre des risques, pour financer les start-up, qu’en pensez-vous’

‘ Je pense que l’argent va là où il y a des opportunités et que cela viendra avec le développement. Il y a suffisamment de moyens en Suisse.

Investissez-vous également dans des fintech’

‘ Certaines banques ont des fonds d’investissement, mais pas UBS. Nous investissons néanmoins de façon ponctuelle, lorsque nous y voyons un sens, comme nous l’avons fait avec SigFig, qui a développé un robot advisor.

Où voyez-vous les plus grandes possibilités de disruption’

‘ La blockchain, en particulier. C’est le bitcoin qui l’a rendu célèbre, mais cela va bien au-delà. Elle peut avoir un impact sur l’ensemble de l’industrie, et même encore plus loin, avec sa capacité de stocker et de vérifier des transactions, de façon décentralisée mais en garantissant la sécurité. Cela peut changer l’industrie de plusieurs façons: en rendant les transactions immédiates et sûres, grâce à des produits intelligents, et cela peut améliorer la transparence du système, ce qui intéresse les régulateurs. Nous travaillons donc avec d’autres banques pour trouver comment utiliser ce système et créer un standard, qui inclue la technologie et un modèle d’affaires, pour que le secteur dans son ensemble puisse l’utiliser. Par ailleurs, nous étudions aussi des obligations intelligentes et une monnaie (utility settlement coin) qui pourrait servir entre les banques.

L’intelligence artificielle pourra également avoir une influence sur la finance avec de nouvelles façons d’investir ou de gérer les finances. Le nouveau service Ask UBS se base justement sur l’intelligence artificielle. Enfin l’identité numérique peut être un autre domaine qui changera le secteur bancaire.

Ne craignez-vous pas que ces changements technologiques bouleversent le secteur et surtout l’emploi’

‘ La banque représente un secteur déjà hautement technologique. C’est probablement le plus technologique, après les entreprises technologiques elles-mêmes. Mais des tâches à la fois répétitives et simples existent encore et pourraient être automatisées. Cela dit, il faut garder à l’esprit que la technologie prendra du temps avant de remplacer toutes ces tâches, surtout celles qui deviennent plus compliquées. En outre, la technologie ne remplace pas forcément les personnes, elle peut leur apporter une aide, un soutien. Et si certaines tâches ne seront plus nécessaires, de nouvelles émergeront. Il est difficile d’estimer l’impact qu’aura la technologie, d’autant qu’il faudra aussi réfléchir à des questions éthiques. Par exemple, que se passe-t-il lorsque les décisions sont du ressort d’une machine’ Mais cela n’interviendra qu’à plus long terme.

Nous sommes au début d’une grande transformation, c’est passionnant. On peut faire les choses bien mieux grâce à la technologie et c’est une bonne chose que le secteur s’en rende compte. Tout a commencé à changer au début des années 2000. PayPal a été pionnier parmi les challengers du secteur. Mais les clients ont d’abord été prudents face à Internet et à la banque en ligne. Le tournant s’est produit il y a quatre à cinq ans, avec l’arrivée de l’informatique en nuage (cloud) permettant de stocker beaucoup plus de données, et avec les technologies mobiles et sociales, qui ont permis à de nouveaux acteurs d’entrer beaucoup plus facilement sur le marché, à moindre coût.

Comment réagissent les clients à ces changements’

‘ Cela dépend des régions. Je dirais que les Suisses sont plutôt attentistes, comme le Sud de l’Europe, tandis que les pays nordiques sont les plus rapides à adopter de nouvelles technologies. Ils sont d’ailleurs plus avancés dans les paiements mobiles, par exemple. Les Asiatiques sont encore plus friands de nouveautés. Mais, in fine, tout le monde veut la même chose: des produits simples, efficaces et dignes de confiance.

Bio Express

1967 Naissance à Hambourg, Allemagne

1994 Doctorat en business administration, Université de Kiel

1998 Responsable nouveaux médias, Olympus

2005 Responsable des canaux électroniques chez Barclaycard International

2012 Responsable Internet, médias sociaux, innovation et expérience clients chez Barclays, Londres

2015 Responsable de l’Innovation chez UBS Group Technology

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