La vie avec Donald Trump

La vie avec Donald Trump

Ma génération a bénéficié des réparations politiques de l’après-guerre: la paix revenue en 1945, nos pères ont inauguré le règne de l’Etat de droit sous le flambeau de la Raison et du Progrès. Ils ont circonscrit les conflits dans une dialectique institutionnelle si sophistiquée que ceux-ci ont fini par ne plus être perçus comme des conflits mais comme des désaccords toujours solubles par la loi, la communication, la dynamique électorale ou encore par l’épuisement des parties. Tout a été fait sur le territoire des démocraties occidentales pour vider les conflits de leur potentiel de violence. Ainsi, ma génération et les suivantes ont cru à la paix sous l’ordre de la croissance économique, de la distribution et de l’éducation pour tous. Je suis née, comme bon nombre des personnels politiques aujourd’hui aux affaires, à gauche comme à droite, dans cette marmite de croyances rationnelles établies pour guider le perfectionnement de l’humanité. Je n’en changerai pas et je ne m’en excuserai pas.

L’existence de passions contraires était certes reconnue, mais au titre de résidus minoritaires laissés aux marges du mouvement de l’Histoire et promis à y rester. Leur insurrection successive dans une demi-douzaine de pays et spectaculairement aux Etats-Unis nous trouve assommés. Nous voilà confrontés, impréparés, au caractère irréductible du conflit: on ne mettra pas d’accord des gens pour qui la terre est plate et des élèves du cours élémentaire d’astronomie; des partisans de l’avortement et des militants du «droit à la vie»; des défenseurs des droits humains universels et des racistes consolidés; des fanatiques de la nation et des praticiens de la collaboration internationale; des courtisans de l’Homme Fort et des adeptes des libertés individuelles, etc. L’apparence d’unité de valeurs au sein du système démocratique de l’après-guerre s’est brisée. Les pouvoirs inspirés des idéaux des Lumières ne font plus la démonstration de leur autorité sur l’ensemble des sociétés occidentales. Comment vivre cela’

J’écrivais la semaine passée, à propos des 500 ans de la Réforme et de la visite du pape François en Suède, que la chrétienté devait se résigner à sa division définitive provoquée par Luther: catholiques et protestants ne résoudraient jamais leur dispute sur la nature du pain et du vin dans l’Eucharistie. Les guerres de religion étant passées et la réputation sociale de l’une ou l’autre version n’étant plus un enjeu, il leur est cependant loisible de cohabiter dans la paix et la bonne humeur.

Mais s’agissant aujourd’hui de ce corpus d’idées appelé humanisme, le socle politique et moral des démocraties, quel statut imputer à sa rupture’

Deux catégories d’arguments se précipitent pour donner l’illusion qu’il ne s’agit pas d’une situation nouvelle. Le premier consiste à accabler les élites dirigeantes: aveugles à la réalité de la vie et des conditions des populations, elles en auraient abandonné des pans entiers à la déshérence. Il suffirait donc d’améliorer les élites. On ne serait pas face à l’émergence de conflits sociaux et culturels irréductibles mais à un rappel à l’ordre.

L’autre argument est encore plus sécurisant: face aux réalités infiniment complexes des démocraties telles qu’elles sont, les chefs des insurgés reprendront vite leurs esprits et s’adapteront. Les marchés sont les plus forts. Le pouvoir conquis, Donald Trump et les autres se normaliseront, chacun dans les cadres nationaux qui leur sont propres. Ce sera déplaisant mais vivable.

Dans les deux cas, la réalité du conflit est minimisée. La formidable euphorie de l’unité du monde après la chute du mur de Berlin continue d’exercer sa magie pacificatrice: les comportements agressifs sont rejetés comme anormaux et leurs auteurs comme corrigibles dans le meilleur des cas. L’espoir a la vie dure.

Mais le conflit est maintenant dévoilé, présent, actif. Le monde en apparence réconcilié de l’après-guerre ou de l’après 1989 reste un monde conflictuel et dangereux. Et c’est un choc d’avoir à s’y retrouver minoritaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *