L’Angleterre se réveille déchirée

L'Angleterre se réveille déchirée

Elliott Rogers secoue la tête, abasourdi. Il n’en revient pas que des électeurs de sa ville aient pu voter pour que le Royaume-Uni quitte l’Union européenne: «Ils vivent à quelques pâtés de maison mais pensent totalement différemment». 48% pour le remain, 52% pour le leave, autant dire que le Royaume-Uni est divisé, sinon déchiré. La géographie des résultats suit des divisions attendues entre le nord de l’Angleterre, largement euro-sceptique, et Londres, la capitale cosmopolite qui plébiscite le maintien dans l’UE. Mais à y regarder de plus près, le vote contre l’Europe épouse les clivages socio-économiques: d’un quartier à l’autre, les gens ont voté de manière totalement différente mais parfois très homogène. Un monde sépare le centre d’Oxford, berceau des élites, où depuis des siècles les meilleurs étudiants du pays étudient, et la banlieue ouvrière de Cowley, petite ville à l’est d’Oxford, qui abrite des usines BMW et Mini. D’un côté, des jeunes qui vivent dans un monde connecté où les frontières n’existent plus, de l’autre, une population déprimée qui dépend largement des subsides sociaux pour boucler les fins de mois.

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La ville d’Oxford est un condensé d’Angleterre. Pour un peu, on croirait être dans un décor pour une reconstitution historique. D’ailleurs les touristes affluent pour visiter les lieux où certaines scènes de la série Harry Potter ont été filmées. Cafés et pubs ne désemplissent pas en cette fin de semestre universitaire, car les étudiants sont légion ici et, dans toutes les langues, un seul sujet monopolise les conversations: le choc provoqué par le Brexit.

C’est dans un de ces lieux branchés que je retrouve trois étudiants dont aucun n’avait imaginé que le leave (quitter l’UE) puisse gagner: «Je crois que je vais demander l’asile politique en Europe», commence le premier qui préfère ne pas donner son nom. Il veut poursuivre ses études d’ingénieur à Paris l’année prochaine, puis à Berlin dans deux ans. En face de lui, Elliott Rogers, étudiant de chimie à l’allure sportive reprend taquin, «moi je n’ai pas besoin, j’ai la nationalité espagnole en plus de la britannique». Le sujet est sensible et il se fait attaquer: «Tu veux déjà abandonner le navire’»

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Les trois camarades ont voté en faveur du remain: «Je crains que les Européens ne se fassent une mauvaise image des Britanniques, nous ne sommes pas tous des nationalistes forcenés. Nous risquons d’être pénalisés», poursuit le jeune homme qui espère qu’il n’y aura pas de répercussions négatives pour ses études: «Les Européens ne peuvent pas refuser de nous accueillir comme ça du jour au lendemain», poursuit Tom Phillips inscrit dans une faculté de sciences politiques. Avec 70% de votes en faveur du remain, Oxford ressemble beaucoup à Londres. «Nous avons largement sous-estimé les divisions qui minent le pays. Les jeunes bien éduqués de la classe moyenne ont voté remain comme nous. En revanche une moitié de la population se sent exclue et vote par dépit et colère à la fois contre Londres et Bruxelles», explique Elliott Rogers. Les trois copains ont conscience de faire partie d’une élite, «nous avons eu la chance de fréquenter de bonnes écoles publiques. Mais cela dépend de l’endroit où tu vis, car il y a de fortes disparités entre les établissements scolaires d’un quartier à l’autre».

Aucun des trois ne connaît vraiment les banlieues pauvres de Cowley ou de Blackbird Leys. Elliott Rogers consent même qu’il ne fréquente que des jeunes qui ont voté comme lui en faveur de l’Europe: «Cette méconnaissance est un signe de plus du fossé qui existe entre les électeurs du remain et ceux du leave. La coupure entre l’élite et les classes populaires est de plus en plus grande. Il n’y a pas d’interactions entre ces deux groupes. C’est triste, nous vivons dans une bulle. Oxford en général est une bulle».

David Williams, le responsable du parti des verts pour Oxford, a fait campagne pour le camp du remain: «Oxford a deux côtés. Face, la ville trépidante des collèges privés, des universités et des pôles de recherche scientifique. Pile, l’activité ouvrière des constructeurs automobiles. Mais ces deux mondes ont indéniablement besoin de l’UE.» Pour convaincre les électeurs de la classe ouvrière de la nécessité de rester dans l’UE, David Williams adistribué des tracts à la sortie des usines de Cowley: «Ce qui m’a frappé le plus, c’est qu’il n’y a une personne sur dix qui sache ce qu’est l’UE et pourquoi nous devons continuer d’y participer. Pire, j’ai compris que les gens ne s’y intéressaient même pas, qu’ils voulaient seulement envoyer un message clair de protestation au gouvernement.» David Williams s’est entretenu avec la direction de l’usine Mini de Cowley, «ils m’ont dit qu’en cas de Brexit, l’usine ne serait plus viable. Car 40% des éléments qui sont assemblés à Cowley proviennent de l’UE. Le rétablissement des frontières et des taxes pourrait renchérir considérablement les coûts de production. Une lettre a été envoyée à tous les employés pour leur notifier qu’en cas de Brexit le plan B serait le transfert de l’usine en Roumanie».

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Derrière Cowley, le périphérique sépare Blackbird Leys d’une immense zone industrielle où se trouvent les usines BMW et Mini. Les logements sociaux ont été construits en même temps que s’implantaient les groupes industriels et les constructeurs automobiles dans les années cinquante. Mais avec la crise, la plupart des usines ont fermé. Surtout, elles ont modernisé production et n’emploient désormais que quelques centaines d’ouvriers contre des milliers il y a vingt ans. Le chômage a pris l’ascenseur comme l’ensemble des problèmes sociaux. A Blackbird Leys, en n’exagérant qu’un petit peu, les filles deviennent mères avant l’âge de vingt ans et les garçons deviennent chômeurs comme leurs parents.

Les privilégiés, les ouvriers qualifiés, travaillent à l’usine explique Cherry Black, qui en raison de problème de santé a dû abandonner son emploi il y a deux ans: «Ils m’ont vite remplacée, c’est un Polonais qui a eu le poste». A Blackbird Leys, les Polonais ont bon dos. Ce sont avec les élites et le gouvernement de Londres ou de Bruxelles les bouc-émissaires de tous les maux. Son compagnon arrive: «Nous avons repris nos droits, désormais c’est nous qui décidons. Nous allons créer des emplois, des usines et des logements, sans Bruxelles.»

Allemagne

Le Brexit est lourd de conséquences pour l’Allemagne, qui perd au sein des instances européennes un allié libéral, à même de faire contrepoids face aux Français et aux Italiens. «Le poids de l’Allemagne va augmenter au sein de l’Union européenne, ne serait-ce qu’à cause des faiblesses économiques et politiques de la France à l’heure actuelle, souligne Daniela Schwarzer, du think-tank transatlantique German Marshall Fund. Mais il faut bien voir que ça n’arrange pas les Allemands, qui exercent déjà de fait un rôle de leader au sein de l’UE depuis la crise grecque. Ce n’est pas dans la tradition politique allemande que d’exercer le leadership seul. Rien qu’en termes financiers, c’est au-dessus des forces des Allemands. Et puis avec le départ de la Grande-Bretagne, la façon de concevoir l’économie va évoluer au sein de l’Europe dans une direction contraire à celle des intérêts allemands. Londres a toujours été un allié de Berlin sur les questions économiques.»

(Nathalie Versieux, Berlin)

France

Atmosphère de victoire vendredi au siège du Front national. Marine Le Pen le sait, ce Brexit peut lui donner des ailes en vue des présidentielles françaises de 2017. Le «sursaut européen» défendu par François Hollande, qui recevra dès aujourd’hui l’Italien Matteo Renzi et sera à Berlin lundi’ «Il n’y a qu’un seul sujet: la liberté des peuples», assène la candidate à l’Elysée, qui réclame un Frexit, un référendum identique pour la France et pour tous les pays membres. Le FN sait que le vent populiste d’outre-Manche peut lui permettre, enfin, de pulvériser ce plafond de verre qui, malgré ses 28% de voix au niveau national, l’a empêché en décembre de conquérir une seule région. François Hollande’ Il est plus affaibli que jamais. Les autres grands perdants potentiels’ Les candidats de la droite traditionnelle qui, tous, ont exigé vendredi un profond renouveau du projet européen. Problème: tous, à commencer par Nicolas Sarkozy, ont dirigé l’Hexagone main dans la main avec Bruxelles, oubliant vite le non au référendum de mai 2005. Selon l’institut IFOP, un français sur trois était favorable au Frexit avant le vote britannique. Et maintenant’

(Richard Werly, Paris)

Etats-Unis

Donald Trump n’a pas tardé avant de tirer profit du résultat du vote britannique en faveur du Brexit. Inaugurant un golf vendredi à Turnberry en Ecosse, il a estimé que le vote de jeudi est «une bonne chose». «Les Britanniques, a déclaré Donald Trump, ont repris le contrôle de leur pays.» Le milliardaire new-yorkais a fait l’éloge des petites gens qui ont osé s’exprimer contre les élites. Il compte sur cette révolte populiste pour battre Hillary Clinton en novembre. Pour Barack Obama et Hillary Clinton, qui recommandaient le maintien au sein de l’UE, le Brexit est une défaite. Vendredi, Hillary Clinton a déclaré que la «relation spéciale» avec Londres serait toujours de rigueur. Mais de fait, Londres deviendra moins intéressant pour l’Amérique hors de l’UE. Le vote de vendredi va rendre très compliquée la conclusion du Traité transatlantique de libre-échange et risque d’affaiblir l’Europe face à la Chine et à la Russie.

(Stéphane Bussard, New York)

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