L’année 2016 en musique classique, nos coups de c’ur

L'année 2016 en musique classique, nos coups de c'ur

1. Magique Debussy à Aix

Comment sortir des sortilèges de l’envoûtement’ Pourquoi s’en échapper, d’ailleurs, quand ils sont bons’ On reste avec ivresse dans ceux du «Pelléas et Mélisande» de Debussy donné à Aix-en-Provence en juillet, et retransmis en direct sur la chaîne de télévision Arte Concert. La magie du spectacle, conçu comme un rêve dans des décors d’une rare force onirique, reste incrustée dans la mémoire. De l’arbre initial enraciné dans le lit des songes de Mélisande à une piscine envahie de végétation, en passant par trois portes suintantes de moisissures, un angoissant escalier métallique en colimaçon ou les pièces d’une maison bourgeoise tristounette, tout impressionne. Le décor somptueux et monumental de Lizzie Clachan accompagne intimement les découpages et les mouvements de la mise en scène de Katie Mitchell, qui dédouble habilement Mélisande. Quant à la musique, elle est brillamment servie par Esa-Pekka Salonen et le Philharmonia, qui embrasent et irisent la partition de façon remarquable, alors que sur le plateau Barbara Hannigan, Laurent Naouri et Stéphane Degout composent un trio vocal de haute volée. Une production mémorable. (S. Bo.)

2. Simon Rattle et les «Berliner» en grâce à Lucerne

Simon Rattle et l’Orchestre philharmonique de Berlin, c’est un mariage qui n’a pas toujours fait l’unanimité. On a taxé l’Anglais de ne pas être à la hauteur du répertoire germanique, trop maniéré, soucieux du détail. Et pourtant, sa «7e Symphonie» de Mahler cet été à Lucerne fut un triomphe. Le rapport de force entre le chef et ses musiciens touche au pinacle. La densité des cordes (le fameux «son berlinois»), la puissance des cuivres, l’expressivité exacerbée siéent à l »uvre. Entre incandescence enfiévrée et ambiances nocturnes, il y avait tout ce qu’on pouvait espérer. (J. S.)

3. L’ODN inauguré, «The Indian Queen» enchante

C’est «Alcina de Haendel» qui a eu l’heur d’inaugurer l’Opéra des Nations, à Genève. L’engouement est tel qu’on entend dire qu’après la rénovation du Grand Théâtre, il sera regretté. Le confort, la visibilité, l’acoustique et l’esthétique des lieux font l’unanimité. Dans le lot des belles productions vues depuis février, «La Bohème», «Manon» ou «Le Médecin malgré lui» sont à saluer. Mais la représentation unique de «The Indian Queen» de Purcell, sous la baguette habitée de Teodor Currentzis et dans la mise en espace humaniste de Peter Sellars, s’inscrit dans les spectacles majeurs de la saison lyrique. (S.’Bo.)

4. Daniil Trifonov virtuose et lyrique à Verbier

Le pianiste poursuit son ascension. Au Verbier Festival, en juillet, ce fut un récital magnifiquement construit, autour de Bach, Brahms, Schubert et Rachmaninov. On retiendra aussi ses concerts de musique de chambre avec Gautier Capuçon et Leonidas Kavakos. Fin août, Trifonov faisait rutiler le «2e Concerto» de Rachmaninov au Septembre musical. Côté piano, on pourrait citer aussi András Schiff (splendide récital Bach au Gstaad Menuhin Festival, concerts à Verbier) et Grigory Sokolov, plus à son affaire au Victoria Hall de Genève que dans l’Eglise à Verbier, trop petite pour ses éclats. (J. S.)

5. Anne Schwanewilms, la grâce

Dans les grands moments de l’OSR, ce n’est pas le programme le plus spectaculaire qui a dominé. On doit le concert de la grâce à Anne Schwanewilms. La voix d’or de la soprano allemande, son chant incandescent gonflé d’affection et son art de délivrer le texte sur une technique au service absolu du sentiment confinent à la perfection. Pourtant les «Sieben frühe Lieder» d’Alban Berg ne font pas partie des uvres attrape-public. Mais avec cette chanteuse-là, on en redemande. Et avec la 5e Symphonie de Mahler dirigée par Sir Mark Elder en deuxième partie, la grandeur était aussi au rendez-vous. (S. Bo.)

6. Des voix de rêve pour «Don Carlo» à Zurich

La reprise de «Don Carlo» à l’Opéra de Zurich avec des chanteurs de premier plan permet de savourer le génie de Verdi. Entre René Pape en Philippe II et Peter Mattei en Posa, l’affrontement est prodigieux; il se tisse un vrai rapport de force entre les deux personnages, jusqu’à un renversement de la hiérarchie. Anja Harteros éblouit aussi en Elisabeth de Valois, pour son lyrisme ardent et velouté, sa fragilité que l’on pressent dans son jeu scénique. Le ténor Ramón Vargas est moins exceptionnel, mais ce chef-d »uvre rare émeut, ici sous la baguette de Fabio Luisi. (J.’ S.)

7. Valery Gergiev, fulgurant

C’était la pièce maîtresse des Concerts Migros. Accueillir pour quatre dates dont une au Victoria Hall à Genève Valery Gergiev et son Orchestre du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, promettait des étincelles. On n’a pas été déçu. Avec deux uvres puissantes, le concert a navigué sur les crêtes de la tension. Le violoniste Leonidas Kavakos, engagé de la première note à l’ultime silence, livre un «2e Concerto» de Chostakovitch d’une probité saisissante, alors que la «5e Symphonie» de Mahler ouvre sur le tragique dans l’interprétation phénoménale du chef et de son orchestre. (S.’Bo.)

8. Charles Dutoit et son cycle Stravinski à Montreux

Charles Dutoit, c’est le grand chef que l’on connaît. Il y a des répertoires où il excelle et d’autres où il se montre plus ordinaire (Beethoven, Brahms). Le Septembre musical de Montreux-Vevey a eu la bonne idée de lui confier les trois grands ballets de Stravinski pour les 70’ans du festival. Et ce fut un succès! A la tête du Royal Philharmonic Orchestra de Londres, le Lausannois saisit la féerie de «L’Oiseau de feu», les accents populaires et la rythmique sophistiquée de Petrouchka, et il plonge corps et âme dans «Le Sacre du printemps», brut comme une pierre, incandescent comme du feu. (J.’S.)

9. Radu Lupu, évanescent

Deux concertos de Mozart dans un rapport ténu au son, à la ligne et à l’harmonie. La venue de Radu Lupu dans la série des grands interprètes de Caecilia a offert un instant d’irréalité musicale hors du temps et des normes. C’est à peine si les touches frappaient les cordes, si le clavier répondait à une impulsion verticale des doigts. En compagnie de la Kremerata Baltica, le pianiste a livré deux interprétations d’une évanescence infinie, comme si les notes parlaient déjà la langue des anges. Epuré, décanté et vibratile, son jeu pouvait déstabiliser. Il a échappé à l’attraction terrestre et au poids des ans. (S.’Bo.)

10. Daniel Barenboim, hors-clavier

Le nombre des années ne se décompte pas de la même façon pour tous. Pour Daniel Barenboim, il semble sans valeur. Car si une certaine compacité digitale peut être imputée au temps qui passe pour certains, avec lui, elle affirme la nécessité d’aller au bout du clavier. Là où il n’y a de place que pour l’urgence. Après deux heures trente d’un programme haletant sur son piano personnel, le soliste a donné à entendre tout l’orchestre qui palpite dans son instrument. Au-delà des touches, directement dans la chair symphonique, les partitions de Liszt, Chopin et Schubert en sont sorties métamorphosées. (S.’Bo.)

L’air du temps: la disparition de deux titans

C’étaient deux champions de la modernité quoique de manière très différente. C’étaient des caractères entiers, peu enclins au compromis. Ils ont fondé des institutions, instauré un ordre nouveau. Il y a un avant et un après Pierre Boulez, comme il y a un avant et un après Nikolaus Harnoncourt. Chacun a contribué à faire avancer la musique, secouant les mentalités, pulvérisant les idées reçues. Ils sont tous deux disparus en 2016.

Boulez reste le plus incompris des deux. D’un côté, le compositeur continue à «effrayer» le public (une grande partie, du moins), sa musique étant jugée trop «intellectuelle» et hermétique. La preuve: quand une uvre contemporaine paraît trop difficile, on dit que «ça sonne comme du Boulez». Peu font la différence entre le premier Boulez, sériel, et le Boulez plus tardif, car d’emblée ils sont rebutés par les dissonances qu’ils perçoivent comme agressives ou froides. Question d’appréciation, sans doute. De recul aussi. Si la «Deuxième Sonate» pour piano ou «Pli selon Pli» (une uvre majeure) paraissent ardus aujourd’hui encore, il y a fort à parier que les «Notations en version orchestrale», d’un abord plus immédiat, deviendront un classique du répertoire contemporain. «Mémoriale», bijou de poésie boulézienne, Rituel ou le luxuriant Sur «Incises» ont de quoi captiver l’oreille. Quant au chef d’orchestre Boulez, il fut moins froid qu’on l’a dit, fascinant de clarté et de transparence, laissant des enregistrements déjà hissés au rang de références.

Harnoncourt était un battant, lui aussi. Passant d’abord pour un outsider intéressé par les instruments d’époque, il a peu à peu imposé sa vision. Paradoxe: il a «modernisé» l’interprétation de la musique ancienne en la débarrassant de la glu romantique. Il est revenu aux sources pour s’en éloigner, a bien vite compris que les instruments d’époque n’étaient pas une fin en soi, et il a transmis ses acquis aux phalanges modernes. C’est la plus grande leçon qu’il laisse. Comme Boulez, il a fini par faire partie de l’establishment (et il s’est apaisé). Il a influencé toute une génération de chefs qui se revendiquent de lui. Admirés en leur temps, ces deux maîtres sont devenus des icônes. (J. S.)

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