L’Apocalypse selon les femmes

L'Apocalypse selon les femmes

France, 2062. L’air est devenu presque irrespirable tant il fait chaud. Nice est bradée aux Chinois. Les retraités se révoltent, parfois. Le patois post-numérique fleurit. Barnabé Plouguel-Castelain, «sixième président d’une VIIe République», règne. Canal National dispense ses bons conseils: «Nous vous rappelons qu’il est interdit de se pendre, sous peine de poursuite de votre famille.» C’est alors que s’ouvre un procès tonitruant. Au banc des accusés, une femme d’une beauté saisissante et néanmoins âgée de «deux mille neuf cent treize ans»: la Sibylle de Cumes.

Pour une fois la Sibylle ne prophétise pas l’avenir, mais elle raconte le passé. Le passé proche, celui de la France au XXIe siècle, comme le passé lointain puisque Les Sorcières de la République, de Chloé Delaume, est une dystopie qui plonge ses racines dans l’Antiquité grecque.

Déesses

Dans les récits de la Sibylle trônent les déesses de la Grèce antique, Aphrodite, Héra, Artémis, Athéna, Déméter. Déchues depuis l’avènement des dieux, Zeus en tête, puis mises au rebut par l’«OPA» du Dieu unique et de son fils Jésus sur le royaume des cieux, les déesses de l’Olympe, passablement décaties mais très revanchardes, ont un plan et font ensemble «Le serment de la théière»: «Nous âmes femelles antiques,/Ensemble, nous agirons./Nous sommes le Premier Cercle./Ch’ur de sororité, ciment des gynécées,/Désormais au pouvoir les femmes nous porteront.»

Le Parti du Cercle

C’est l’exécution de ce plan dans la France de la fin des années 2010 et début 2020 qui est au c’ur du roman. Comment les femmes ont-elles pris le pouvoir’ Que s’est-il passé après que le Parti du Cercle, lancé avec succès par les déesses, a remporté les élections présidentielles de 2017′ Que s’est-il passé après que les mères, les filles, les matrones et les fillettes sont devenues, enfin, puissantes’ Nul ne le sait vraiment. Car, par référendum, le pays tout entier a voté massivement pour effacer de sa mémoire ces années de triomphe féminin. Un trou de mémoire collectif, le «Grand Blanc», s’est installé. Et l’on compte sur la Sibylle pour en dévoiler les mystères.

En vérité, je vous le dis: il vous arrivera des bricoles. Vos auras sont grises de mucus, vos chakras complètement bouchés, votre langue inaudible. Vos espoirs lapidés.

Ces mystères pourraient bien renvoyer aux bacchanales antiques, sous le signe de l’ivresse et de la toute-puissance féminine. La vieille histoire racontée par Euripide affleure entre les lignes de ce roman où l’on trouve aussi bien des alexandrins, du reportage en direct, des e-mails, des slogans ou des listes. A lire cet objet littéraire sans équivalent, quelque chose de la folie, de la fête, du délire collectif salutaire, de la dépense, de l’excès vous saisit. Le livre, malgré sa noirceur, insuffle une vitalité étonnante. Après avoir lu l’incroyable scène où des clientes frénétiques d’un H&M sont attaquées au «lucidator», vous ne ferez plus du shopping comme avant.

Performeuse

Pour Chloé Delaume, qui est à la fois auteure elle a publié de nombreux textes d’autofiction et performeuse on l’invite régulièrement dans des centres d’art contemporain , Les Sorcières de la République représente une étape: celle du «gros bouquin» (trois ans de travail, dit-elle), celle de la fiction, de la narration. «Je savais, explique-t-elle, que l’autofiction, pour moi, était sur sa fin. Quand je suis partie à la villa Médicis en 2011, je voulais travailler sur la figure de Messaline et sur les sorcières. Savez-vous que Messaline, dont le nom est devenu une insulte, était en fait une bacchante et qu’elle pratiquait la magie par la sexualité’ Si elle s’est inscrite comme prostituée, c’était pour avoir le droit d’être surprise avec un amant, sans que celui-ci soit châtré. En travaillant sur les figures féminines, j’ai découvert qu’on avait très souvent réécrit leur histoire.»

Messaline

C’est de ces recherches sur Messaline, sur Lilith, sur les sorcières, mais aussi d’ateliers d’écriture et de performances artistiques, où Chloé Delaume devenait elle-même le personnage de la Sibylle face à des groupes de femmes invitées à des rituels magiques ou à l’écriture, qu’est née la matière du roman. «Je passais pour une jeune artiste contemporaine émergente qui pratiquait l’autofiction collective dans des espaces culturels agréés. Impossible d’égorger quiconque. Ni même de les changer en lombrics ou en poules, personne n’a les moyens de tels effets de mise en scène», avoue la Sibylle, lors de son procès.

«La toute première performance a eu lieu dans les jardins de la villa Médicis, continue Chloé Delaume. J’avais envie de créer une fiction dans le réel, mais collective. J’ai donc développé ce personnage de prophétesse, l’idée du Parti du Cercle et organisé des réunions de femmes. Dans le roman, les prophéties de la Sibylle, les textes liés au Parti du Cercle viennent en partie de là. A quoi s’ajoutent les ateliers de «Verbothérapie®», qui ont eu lieu dans le réel et dont la fiction garde des traces.»

Sororité

Liberté, égalité, sororité est un des slogans du Parti du Cercle. Chloé Delaume est du côté des femmes, pas de doute, mais c’est une féministe à sa façon: «Je suis un dinosaure qui pense qu’il faut commencer par l’égalité salariale.» Elle raconte ses déboires dans certains groupes où on l’a poursuivie pour port de rouge à lèvres, de talons ou de «peaux de bêtes», toutes choses qu’elle aime et auxquelles elle n’entend pas renoncer.

Sa dystopie féministe tient du cauchemar c’était un de ses buts, dit-elle, en écrivant Les Sorcières de la République , mais, s’il fallait de cette fable étonnante retenir une idée, c’est celle de la «sororité», insiste-t-elle: la solidarité des femmes entre elles, le dépassement des rivalités. «C’est la seule façon d’exploser le plafond de verre, assure-t-elle. Il y a, chez les femmes, une difficulté énorme à faire cause commune. C’est un positionnement, un regard qu’il faut modifier.»

Zapping

Blagues, détournements, emprunts, fragments, zapping, formes classiques, l’écriture du roman porte la trace de ses origines multiples réelles et intertextuelles. Chloé Delaume, qui dirige une collection de textes expérimentaux chez Joca Seria, a des pratiques d’écriture singulières, épatantes de diversités et d’actualité: «Quand je travaille, dit-elle, j’ai toujours la télé allumée à un mètre et demi de moi. Là, pendant que je vous parle, il y a un formidable documentaire sur les marchés de la pomme de terre’» Elle se nourrit de tout.

Recettes

Venue de l’autofiction Chloé Delaume a longuement travaillé sur son histoire, marquée par un drame inouï, le meurtre de sa mère par son père, puis le suicide de celui-ci lorsqu’elle avait 10 ans , venue aussi de l’art contemporain, de l’écriture expérimentale, l’auteure des Sorcières de la République livre un roman incroyablement contemporain. Sans donner de recettes, en cultivant l’ironie, elle invente une poétique du féminisme, elle parle de nous, de notre quotidien diffracté, de nos aspirations belles et balbutiantes à la justice et à l’égalité, de nos rêves de solidarités nouvelles.

Chloé Delaume, Les Sorcières de la République, Seuil, 368 p.

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