Le déminage social priorité de l’Elysée

Le déminage social priorité de l'Elysée

C’est une course contre la montre dont la première manche se terminera le vendredi 10 juin avec le match d’ouverture de l’Eurofoot à Saint-Denis entre la France et la Roumanie. «Si le gouvernement n’a pas réussi, d’ici là, à calmer le jeu social et à déminer les principales confrontations sur le terrain, la CGT se sentira en position de force pour poursuivre sa stratégie de la terreur. Il y a urgence à endiguer cette politique de la terre brûlée», assène l’Institut de recherches économiques et fiscales (IREF), un observatoire résolument libéral.

La deuxième manche suivra en effet de peu, puisque le premier syndicat français a fixé au 14 juin sa nouvelle journée de mobilisation, alors qu’un préavis de grève illimité à partir de ce mercredi a été déposé à la SNCF avec deux autres syndicats (UNSA et Sud Rail) et dans les transports parisiens: «Le contenu du projet de loi El Khomry a disparu dans cet affrontement, déplore la spécialiste en ressources humaines Sandra Enlart. François Hollande, tout comme la CGT, cherche avant tout à se positionner. Le premier par rapport aux différentes fractions de la gauche. La seconde, parce qu’elle croit que l’option dure est la meilleure façon d’enrayer sa chute auprès des salariés.»

Une semaine après les manifestations du 27 mai à travers la France (environ 200’000 manifestants dans l’Hexagone, soit une mobilisation en baisse), la donne reste en effet très incertaine. Côté gouvernement, la principale satisfaction est d’avoir réussi à débloquer l’approvisionnement en carburant, malgré les barrages persistants autour de six des huit raffineries, et de constater que le pays n’est pas entré en éruption sociale.

Côté CGT, l’entourage du secrétaire général Philippe Martinez se félicite du nombre de plus en plus important de voix, au sein de la majorité socialiste, à s’élever en faveur d’une réécriture du texte controversé. Plusieurs proches de François Hollande s’inquiètent ouvertement de la collision entre le climat social et le discours sur «la France va mieux» tenu par le président de la République depuis quelques semaines. La CGT espère aussi profiter d’un regain de sympathie après les déclarations au lance-flammes du président du patronat Pierre Gattaz qui, dans les colonnes du Monde, a accusé lundi ses militants de se comporter un peu comme des «voyous» et des «terroristes». Le syndicat a aussitôt porté plainte pour «diffamation».

Résultat: une «drôle de guerre» dans la durée commence à s’installer, dictée par le calendrier législatif. Adopté en urgence le 13 mai dernier en première lecture à l’Assemblée nationale, le projet de réforme du code du travail sera débattu au Sénat à partir du 13 juin, avant de revenir vers les députés fin juin début juillet. Avec, comme priorité pour le gouvernement, la nécessité de déminer d’ici là les différents terrains d’affrontement. C’est le cas à la SNCF dont l’Etat est actionnaire à 100%. Le ministre des Transports, Alain Vidalies, y aurait entamé ces jours-ci un bras de fer avec le PDG Guillaume Pépy qui a, sur Twitter, nié avoir mis sa démission dans la balance pour obtenir un report des négociations en cours sur le temps de travail, afin d’accroître la flexibilité. Une nouvelle revalorisation des salaires dans l’Education nationale, et la perspective d’un accord sur l’assurance chômage des intermittents du spectacle ont par ailleurs été annoncées mardi.

Reste l’essentiel: que faire de la loi El Khomry qui reviendra à coup sûr modifiée par la majorité de droite du Sénat, mais dont le gouvernement peut, grâce à l’article 49.3, faire adopter la version de son choix aux députés’ «Plus personne ne s’y retrouve, poursuit Sandra Enlart. Alors que la France a tellement besoin que les choses bougent et alors qu’un début de consensus était apparu sur la nécessité de réformer et de simplifier le droit du travail, le débat est devenu caricatural.»

Le retrait pur et simple du texte (sur lequel la CGT commence à se montrer plus accommodante) ayant été de nouveau exclu par le premier ministre Manuel Valls, deux scénarios sont évoqués: celui d’une table ronde après l’Eurofoot entre les partenaires sociaux afin de discuter d’un donnant-donnant qui permettrait à François Hollande de redire son attachement à la négociation; ou celui d’une réécriture partielle du fameux article 2 sur la prime aux accords d’entreprise afin d’accorder aux syndicats une sorte de «droit de veto» sous conditions.

«Une catastrophe»: c’est ainsi que la plupart des spécialistes français du marché de l’emploi qualifient le conflit social mené tambour battant par la CGT et ses alliés du moment, dont Force ouvrière. Une catastrophe devenue plus évidente encore après les écarts de langage du patron des patrons français, Pierre Gattaz. Employer les termes «voyous» et «terroristes» à propos d’une organisation syndicale, avec laquelle le Medef devra de toute façon continuer de négocier, démontre de nouveau l’impasse dans laquelle se trouve l’Hexagone, chacun demandant à l’Etat d’apporter la réponse à une situation que la proximité de l’Eurofoot rend encore plus inflammable.

La catastrophe, surtout, est celle que ce conflit archaïque est en train d’engendrer en matière de droit du travail. Que le projet de loi El Khomri soit ou non voté au final, l’idée que la négociation entre partenaires sociaux puisse un jour suffire en France pour redéfinir les règles est de nouveau foulée aux pieds. La prime est, encore une fois, donnée à la tactique politicienne et à la surenchère sociale. L’accord trouvé en début d’année entre les juristes de la commission présidée par Robert Badinter sur la nécessité d’un socle de droits fondamentaux, pour en finir avec une «forêt de textes obscurs et inquiétants», paraît avoir été jeté aux orties. Difficile de ne pas être alarmé devant pareil gâchis.

(R. W.)

Laisser un commentaire