Le fond suisse une valeur en or

Le fond suisse une valeur en or

Les années olympiques, il n’y a pas de marathon aux Championnats d’Europe d’athlétisme, seulement un semi-marathon, moins épuisant pour les organismes. Loin de faire dans la demi-mesure, les Suisses ont mis les bouchées doubles à Amsterdam et décroché deux titres en une course. Médaille d’or pour Tadesse Abraham (en 1h02’03 ») et médaille d’or par équipe (avec Julien Lyon, 15e, et Adrian Lehmann, 26e)!

Ce n’est que la sixième fois qu’un Suisse est champion d’Europe depuis la création de cette compétition en 1934. Abraham rejoint dans les palmarès le marcheur Fritz Schwab, sacré sur 10km en 1950, le sprinteur Philippe Clerc (200 m, 1969), le lanceur de poids Werner Gunthör (1986), le marathonien Viktor Röthlin (2010) et le coureur de 400 m haies Kariem Hussein (2014).

A l’époque où Röthlin devenait champion d’Europe à Barcelone, Tadesse Abraham était déjà l’un des meilleurs coureurs de fond du pays mais, réfugié politique érythréen, il n’avait pas le droit de quitter la Suisse. Ce n’est qu’en 2014, dix ans après son arrivée à Uster (ZH) et au terme d’une procédure légale sans aucun passe-droit, que ce Genevois d’adoption a obtenu son passeport, et son visa pour les grandes compétitions internationales.

Ce n’est pas le cas de son suivant, le Turc d’origine kényane Kaan Kigen Özbilen, si prestement naturalisé en octobre 2015 que beaucoup ne comprirent pas tout de suite que son chrono de 2h06’10 » au récent marathon de Séoul était le nouveau record d’Europe’ L’Italien Daniele Meucci, champion d’Europe il y a deux ans à Zurich, remporte la médaille de bronze. Le joli tir groupé des Espagnols (8e, 10e et 12e places) ne leur vaut que la médaille d’argent par équipe (devant à nouveau l’Italie). Le rush final de Tadesse Abraham et le nouveau record personnel du Genevois Julien Lyon (1h04’40 ») permettent à la Suisse de s’imposer pour une seconde.

Il s’en est fallu de peu car Abraham, victime d’une erreur d’aiguillage, a perdu cinq bonnes secondes en fin de parcours. Malgré son âge (34 ans) et à cause de son ancien statut de réfugié, il manque un peu d’expérience des grands rendez-vous. En 2014 à Zurich, il avait été écrasé par la pression et avait raté la médaille qu’on lui promettait. L’an dernier, aux Mondiaux de Pékin, un problème de ravitaillement au 30e kilomètre ruinait ses chances de bien figurer.

Tadesse Abraham avait profité des Mondiaux de cross-country à Bruxelles en 2004 pour fuir son pays et demander l’asile politique en Suisse. Comme l’Ethiopien Tesfaye Eticha avant lui, il a vu défiler ses plus belles années dans l’attente que sa situation se débloque. «Evidemment, ça a été une période difficile mais je n’avais pas le choix, expliquait-il en 2015. Ce n’est pas normal pour un athlète de ne pas pouvoir se mesurer aux meilleurs pendant dix ans. Il m’est arrivé de me poser des questions sur mon avenir. Je me suis demandé jusqu’à quand je ne pourrais pas courir à l’étranger. J’ai essayé de garder le moral et d’aller toujours de l’avant mais ce n’était pas évident.»

Plus jeune qu’Eticha (qui n’eut le droit de courir pour la Suisse qu’à 36 ans), Abraham avait tout de même quelques raisons d’espérer. «A partir de 2011, j’ai commencé à avoir de l’espoir. Je me disais que la situation pouvait se débloquer. J’avais déjà en tête les championnats d’Europe à Zurich en 2014.»

Fils d’agriculteur, élevé dans une ferme, Tadesse Abraham a longtemps préféré le cyclisme (un sport très populaire en Erythrée) à la course à pied. Il s’est tourné vers l’athlétisme lorsqu’une chute détruisit son vélo, que ses parents n’avaient pas les moyens de racheter. En Suisse, il a longtemps dû se contenter d’écumer les courses locales. Après sa naturalisation, il est devenu le premier Suisse depuis Pierre Délèze à remporter la Corrida de Bulle, puis, en décembre dernier, le premier Genevois vainqueur de la Course de l’Escalade. Il en conçoit une certaine fierté.

Son objectif principal de l’année reste les Jeux olympiques de Rio de Janeiro. Pour s’y préparer, il a effectué plusieurs stages en Ethiopie. A Amsterdam, il est même venu directement depuis Addis-Abeba et y retournera rapidement. Il n’est en revanche jamais retourné dans son pays d’origine, même si son passeport suisse garantit désormais sa sécurité en Erythrée. Marié à une Suissesse et père d’un garçon de 5 ans qui grimpa sur le podium avec lui, Tadesse Abraham parle couramment le français et le suisse allemand, aime nager dans les lacs, fait parfois du VTT dans les Grisons avec le champion du monde Nino Schurter et préfère Stan Wawrinka à Roger Federer. Un vrai Suisse.

L’objectif de trois médailles affiché en ouverture des Championnats d’Europe d’athlétisme par le chef de la délégation suisse Peter Haas semblait ambitieux. La Suisse n’avait atteint qu’une fois ce total, en 1969, et n’avait ensuite jamais pu le rééditer, pas même au temps de Ryffel, Délèze, Protti, Gunthör. Le bilan final de cinq médailles, deux d’or, trois de bronze, est donc historique. Outre le doublé sur le semi-marathon, la Suisse a brillé sur la piste. Après les troisièmes places de Kariem Hussein (400 m haies) et de Mujinga Kambundji (100 m) vendredi, Lea Sprunger a également fini bronzée sur le 400 m haies féminin dimanche.

Ce superbe résultat confirme les progrès de l’athlétisme suisse. Certes, les deux médailles du semi-marathon doivent beaucoup à un athlète arrivé à 24 ans en Suisse. Mais d’autres médaillés potentiels n’ont pas atteint leurs objectifs (Selina Büchel, seulement quatrième sur 800 m, Nicole Büchler, blessée, à la perche, Mujinga Kambundji sur 200 m). Il est donc possible de faire mieux. Un bel encouragement pour l’avenir.

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