Le Godard qui devrait diriger le Pérou

Le Godard qui devrait diriger le Pérou

Le destin du Pérou restait suspendu, mercredi soir, à une poignée de voix. Un nombre si infime, en réalité, que les autorités en charge du processus électoral devaient avoir recours à trois chiffres après la virgule pour témoigner de l’avancement du décompte. Avec’ 98,492% des suffrages comptabilisés, les deux prétendants à la présidence restaient réunis dans un mouchoir de poche: 50,12% pour Pedro Pablo Kuczynski Godard, dit PPK, contre 49,87% pour sa rivale Keiko Fujimori, dite Keiko, la fille de l’ancien président Alberto Fujimori qui purge dans son pays une peine de 25 ans de prison.

Même si l’attente pourrait être très prochainement terminée (les plus optimistes envisageaient une proclamation des résultats cette dernière nuit, heure européenne), le délai a été vécu comme un calvaire par de nombreux Péruviens. «Ils jouent avec nos nerfs. Nous allons mourir d’impatience», rigole Luis Felipe Lopez Vazquez, directeur à Genève de l’agence de voyages Les Routes du monde. Les deux candidats ont demandé à leurs troupes de rester prudentes jusqu’à l’annonce des résultats définitifs, ce qui a freiné toute réjouissance prématurée. «C’est intenable. Il ne me reste même plus de somnifères pour supporter l’attente», insiste le péruano-suisse.

De fait, les quelque 2500 Péruviens résidants en Suisse qui se sont déplacés aux urnes ont voté massivement (à plus de 70%) en faveur de PPK, un candidat qui revient de loin après qu’il s’était laissé distancer par sa rivale dans la dernière ligne droite. Alors qu’il restait mercredi quelque 33’000 voix à décompter, tous les analystes du pays étaient unanimes: même dérisoire, l’avance de Kuczynski était devenue mathématiquement impossible à combler pour sa rivale. Sauf énorme fraude, le sort était scellé.

En réalité, les Péruviens de Suisse peuvent d’autant mieux commencer la fête que Pedro Pablo Kuczynski est «leur» candidat à double titre. Le passé «suisse» de celui qui, à l’instar de Keiko Fujimori, est le fruit de l’importante immigration qui a façonné ce pays, était ici connu de tous. Son célèbre cousin germain, Jean-Luc Godard, n’a pas répondu aux sollicitations du Temps, à l’inverse d’Eric Gabus, un autre membre de la famille, ancien directeur à Nestlé. «Nous nous sommes connus tout petits, lorsqu’il est venu s’établir ici avec sa mère. Mais ensuite, nous avons aussi travaillé ensemble à Wall Street», se remémore Eric Gabus en saluant le «tempérament de chef» de PPK, ainsi que son «immense culture».

Son parcours suisse, Pedro Pablo Kuczynski l’avait raconté il y a quelques mois à une journaliste à Lima. Son père, Máx Hans Kuczynski était un célèbre médecin allemand d’origine polonaise qui, fuyant le nazisme en Allemagne, avait rencontré sur sa route, à Paris, Madeleine Godard (la tante de Jean-Luc). La suite du voyage se fera avec cette professeure franco-suisse et les amènera notamment au milieu de la jungle amazonienne, où le médecin créera un centre de soins pour les malades de la lèpre. Il y recevra notamment la visite d’un autre personnage appelé à devenir célèbre, Ernesto Guevara, futur «che», qui fait l’apprentissage de l’Amérique latine en mobylette.

C’est lorsque son père, à qui le régime militaire reproche ses activités sociales, sera conduit en prison, que PPK suivra sa mère une année en Suisse. Nous sommes en 1948, et le jeune Pedro Pablo est inscrit au Collège de Vevey.

Plus tard, Pedro Pablo Kuczynski passera aussi par le conservatoire de Genève. Puis il optera pour l’économie, à Oxford, puis Princeton, aux Etats-Unis. Gérant de la Banque centrale péruvienne, l’homme est toutefois contraint une nouvelle fois à l’exil après le coup d’État de 1968. Tour à tour haut fonctionnaire à la Banque mondiale ou banquier à la First Boston, PPK a acquis une solide réputation d’économiste qui le conduira par deux fois à devenir ministre, une fois revenu au Pérou. Mais ce parcours, passé en partie à l’étranger, a bien failli lui interdire l’accès à la présidence. «Ses rivaux ont tenté d’insister sur son passé de «gringo», note au téléphone Paula Dupraz-Dobias, la journaliste qui a recueilli le témoignage du candidat pour Swissinfo. Mais Keiko Fujimori elle-même a passé une partie de sa vie à l’étranger, et notamment aux Etats-Unis. Au Pérou, hormis les populations d’origine andine (40% de la population, ndlr), tout le monde a peu ou pro des antécédents étrangers.»

Moins grave que le «fujimorisme»

Alors que son profil de «pituco» (riche) le coupait d’une bonne partie de l’électorat, Kuczynski a néanmoins bénéficié in extremis de l’appui décisif de Veronica Mendoza, la troisième candidate en lice au premier tour, qui représente la gauche et qui voyait dans le retour du «fujimorisme» une menace plus grave que les positions de droite modérée de PPK. Mais aujourd’hui, alors même que sa victoire n’est pas encore officielle, il est attendu au contour. Et notamment sur la question, centrale aux yeux de cette même gauche, de la place accordée aux multinationales et à l’extraction des matières premières. Une question qui, de bien entendu, trouve l’un de ses ramifications principales à’ Genève.

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