Le naufragé de l’île de la tortue

Le naufragé de l'île de la tortue

Bien sûr, «Le Monde de Dory» des studios Pixar vient de sortir. Bien sûr qu’il va cartonner, matraquage publicitaire oblige. Mais il n’y a plus que les gogos pour croire que le logo à la lampe est encore une garantie de génie et qu’une «spin off» d’un original déjà surfait («Le Monde de Némo») est tout ce qu’on peut espérer en matière de cinéma d’animation! Les parents lassés par une bonne heure de courses-poursuites dans un parc aquatique et les plus petits, pas encore gavés aux émotions fortes, feraient mieux de se tourner vers une autre aventure marine, antidote parfait à cette vaine agitation: «La Tortue rouge» de Michael Dudok de Wit. Un petit chef-d’oeuvre de poésie parrainé par les fameux Studios Ghibli, qui sort nettement plus discrètement cette semaine.

C’est en effet le vieux maître Isao Takahata («Le Tombeau des lucioles», «Pompoko», «Le Conte de la Princesse Kaguya») et le producteur maison Toshio Suzuki, grands admirateurs du fameux court-métrage oscarisé «Père et fille» (2000), qui ont un jour proposé au Néerlandais basé à Londres de tenter l’aventure du long. Il aura finalement fallu dix ans à celui-ci pour y arriver, avec l’aide des studios français Prima Linea («U») et celle de Pascale Ferran («Bird People») pour le scénario. Mais l’attente en valait la peine. Présenté à Cannes en Sélection officielle, le film y a ému jusqu’au critique le plus réfractaire, pour finir par remporter le Prix spécial de la section Un certain regard. Une première pour un festival qui n’accueille qu’exceptionnellement des oeuvres d’animation.

Robinsonnade

Comme tout récemment les Belges Ben Stassen et Vincent Kesteloot, c’est à une nouvelle robinsonnade que nous convie Michael Dudok de Wit. Pourtant, quelle différence d’approche! Ici, pas d’animaux rigolos pour meubler. Le naufragé qui échoue sur une île déserte expérimentera vraiment la solitude et les rigueurs de la nature. Pas de 3D non plus, le film préférant une ligne claire européenne, avec une attention décuplée à la composition picturale ainsi qu’au détail du décor. Enfin, comme tous les courts-métrages de l’auteur («Tom Sweep», «Le Moine et le poisson», «Père et fille», «L’Arôme du thé», sans oublier ses très belles publicités), «La Tortue rouge» se dispense totalement de paroles!

Mais alors, de quoi se compose donc le récit’ On peut préférer l’expérience pure et arrêter de lire ici. Mais on peut aussi vouloir la garantie que les petites actions réalistes liées à la lutte pour la survie vont déboucher sur autre chose (comme dans «All Is Lost» ou «Le Monde de Pi»). Disons juste que l’intervention de l’animal du titre, suite à l’échec des tentatives du naufragé pour reprendre le large, préludera comme par magie à l’apparition d’une jeune femme. Avec une compagne à ses côtés, et bientôt un fils, le film mue en parabole sur la vie et la mort. Avec son lot de répétitions et d’événements (micro, comme un crabe sur la plage, ou macro, comme un tsunami dévastateur).

Patience récompensée

Un conte fantastique, alors’ Oui, et d’autant plus beau! De l’épure, trait au fusain et splendides camaïeux pour figurer l’eau, la terre ou la forêt, naît un sentiment de plénitude esthétique rare; de l’absurdité patente du récit, une émotion imparable. Les rationalistes se raccrocheront à l’idée d’une hallucination de mourant, resté par exemple coincé dans les rochers. Les plus enclins à la rêverie, eux, se laisseront emporter par la logique interne du récit. Sans tiquer sur le rôle croissant de la belle musique composée par Laurent Perez Del Mar («Zarafa», «Loulou l’incroyable secret»), qui devient un autre atout décisif.

Presque un vieux sage à soixante ans, Michael Dudok de Wit ne vise déjà plus que l’essentiel. Comme dans «Père et fille», on devine qu’il est obscurément question d’union et de séparation, de leur nécessité bref, de la tragique dualité de l’amour. Plus largement encore, de ce que cela signifie au fond qu’être au monde, de passage. Tout ceci à partir d’une idée toute simple: prendre la question de l’ennui à l’envers, en encourageant la patience du spectateur. Il suffisait d’y penser!

La Tortue rouge (The Red Turtle), dessin animé de Michael Dudok de Wit (France Japon Belgique, 2016). 1h20

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