Lee Scratch Perry dans la maison du pyromane

Lee Scratch Perry dans la maison du pyromane

Sur les pâtures fluorescentes, les cloches tintinnabulent. Une maison. Sous la sonnette, il est inscrit Perry. Une dame de Schwyz conduit dans la pénombre d’étages où le chant des perroquets en cage ouvre un chemin. Dans ce salon qui est une serre: un cobra empaillé, un varan de pierre, des plants d’herbes à fumer, des bouddhas partout, peints avec calme, la touffeur tropicale; on demande un café, on le boira froid.

On croyait attendre Lee Scratch Perry, le monstre démiurgique de la musique jamaïcaine. Débarque enfin’ Oncle Sam. Chapeau mou et pantalons striés de rouge, redingote bleue, gilet étoilé et barbe teinte d’ocre. «Je suis le Président des Etats-Unis. Président de l’Univers, du Fonds Monétaire, de tous les cantons et de la Banque UBS!» Et son rire de petite sorcière. Bienvenue à Einsiedeln.

Il y a quelques décennies, une caméra avait pénétré le studio Black Ark de Lee Scratch Perry, quartier de Washington Gardens, dans les renflements de Kingston. Plein de types assis, le front tombant, des chanteurs, Junior Murvin, des pianistes, une basse sévère et Scratch, en short de football et marcel jaune, qui dansait sur une table de mixage déjà antique. Il était derrière la vitre. Avec ses boutons droits, ses modulateurs, les aiguilles qui frôlaient le rouge. On aurait dit Docteur Folamour dans un poste de contrôle d’où ne surgiraient que des bombes d’enfant libre. Scratch avait déjà produit Bob Marley, Max Romeo, The Heptones, The Congos. Il avait pratiquement inventé le reggae et, rassasié, lancé le dub. Avant d’incendier Black Ark, au début des années 1980, pour se débarrasser de sa légende.

Studio en feu

En décembre dernier, il publiait sur son compte Facebook un deuxième avis de tempête. Le studio situé dans le garage de son exil suisse venait de prendre feu. Il posait, dépité, devant sa collection d’inédits carbonisés, de technologie fondue. Ce n’était pas tellement la musique partie en fumée qui le taraudait mais son cabinet de curiosités: les images, les fresques, les pierres accumulées, ce trésor de petits riens assemblés en autels. «Venez, on va en bas!» Il nous conduit sur les lieux du sinistre. Tout a été repeint. Le syndrome de Diogène a repris de plus belle. Il a dessiné un soleil immense sur un mur, posé des croix, des bibles, des bijoux de petite fille, la photographie de Hailé Sélassié, mais pas encore de musique, le silence, à part le métal des vaches qui paissent.

Avant, ce studio était une jungle. Mais on est en bonne voie. Tout reviendra.

Lee Scratch Perry l’a souvent dit, il a lui-même bouté le feu à son premier studio jamaïcain. Et cette fois’ «Cette fois, c’est Dieu.» Il aurait abandonné une bougie dans une mer de papiers maculés, serait parti se coucher vers six heures du matin. C’est la fumée qui l’a réveillé. On n’en saura pas plus. «Avant, ce studio était une jungle. Mais on est en bonne voie. Tout reviendra.» Devant sa maison cossue, dotée d’une piscine naturelle, presque une mare, il a déposé d’autres édicules mystiques. Des poupées africaines dans des chaussures Nike, des rivières de miroirs, des chiffres magiques. Devant la porte, il a peint «No Evil», pas de Mal; l’inscription est recouverte d’une pierre. «Les pierres me protègent, je suis dépendant des pierres. Regardez, tous ces petits cailloux, je les ai ramassés lors de ma dernière tournée aux Etats-Unis.»

La voix des pierres

Dans sa biographie de référence, People Funny Boy, David Katz raconte cette révélation précoce. Lee Scratch Perry, selon toute vraisemblance, est né le 20’mars 1936 à Kendal, dans l’Occident rural de la Jamaïque. Fabuleux danseur sans le sou, il dégote un travail dans les nouveaux chantiers touristiques de Negril. Il pilote des bulldozers. Et le vacarme des pierres qui s’entrechoquent se traduit en voix dans son esprit. Elles exigent de lui qu’il parte, vers Kingston, King’s Stone, la pierre du roi, et qu’il conquière le monde. Sur une île où les animismes sont la plupart du temps réduits à de la sorcellerie, les illuminations de Scratch détonnent: «Je ne pratique pas la magie noire, l’obeah. Tout cela est trop bas pour moi. Je ne touche pas aux méchants esprits.» La mère de Scratch menait elle-même des danses africaines, proches des rites yorubas, dans les clairières des plantations sucrières. Chaman de mère en fils.

Factotum des premiers producteurs jamaïcains (Coxsone Dodd, Joe Gibbs), Lee Scratch Perry crée en 1968 son propre label, Upsetter Records. Personne ne parle encore de reggae. Lee Scratch est l’upsetter, l’énervant, il trouble les catégories et les gens. Il comprend si bien la chimie du son, les déphasages et les turbulences, qu’il attire et effraie dans le même geste fou. «Excusez-moi, mais je dois vite accorder un entretien téléphonique à la BBC, ils veulent avoir de mes nouvelles.» Scratch sort dans son jardin, il sautille d’une roche à l’autre, il parle de Bob Marley pour lequel il a produit notamment «M. Brown» en 1970, une chanson qui parle de fantômes et de conquête. «Je n’ai rien à dire de mal sur Bob. Il a pris mon groupe, The Upsetters, pour former The Wailers. Il a refusé que je le soigne quand il a été malade.»

Mireille, la muse

Ding Dong. C’est Cookie The Herbalist à la porte. Un rasta bernois qui vient de temps à autre lui raconter ses déboires amoureux, faire de la musique ou lui rouler un joint. «’ Je peux t’en rouler un autre’ Pas trop petit, alors.» Depuis vingt-cinq ans qu’il vit en Suisse, Lee Scratch attire chez lui des passionnés de musique qui finissent parfois par l’accompagner sur scène. Il est pour eux un prophète exalté, un scientifique qui a tout compris de ce que la musique requiert, capable en une basse asphyxiée, en une armée de batteries concentrées sur une seule piste, d’hypnotiser son monde. Même Mireille, qui pourtant ne s’en laisse pas conter. C’est elle qui l’a attiré à Einsiedeln. Quand on évoque cette épouse zurichoise, on se contente en général de souligner qu’elle a été dominatrice, patronne de maison close Scratch la décrit d’ailleurs comme une experte du fouet qui s’appelait Madame Devil quand il l’a connue. Elle est plus que cela.

«J’étais déjà plongée dans la musique jamaïcaine quand j’ai rencontré Lee. J’avais une boutique de 45 tours à Zurich, je produisais des concerts. Pour une raison que j’ignore, j’étais inexorablement poussée vers cette culture.» Tandis que Scratch rédige un texte sur un ordinateur bleu électrique repeint de vignettes et de strass, Mireille raconte ce coup de foudre. «J’étais en quête. J’étais déjà partie en Jamaïque où j’avais eu deux enfants de pères différents. Et puis, j’ai croisé Lee à Londres, il ne m’a pas lâché la main pendant deux minutes au moins. Cela ne m’a pas fait peur. De retour à Kingston, j’ai demandé à aller le voir chez lui. On me l’a déconseillé. On me disait qu’il était fou, qu’il collectionnait les téléviseurs cassés et les bris de verre. J’ai insisté. Quand il est sorti de sa maison, mes accompagnateurs ont verrouillé les portes de la voiture. Ils étaient terrorisés.»

Génie hilare

Nous sommes en 1989. Dans sa petite maison de Facteur Cheval caraïbe, Scratch a peint au-dessus de son lit: «SOS Sagittarius». Mireille, justement, est Sagittaire. En dessous du lit, il a un poster de Lady Di qui est habillée d’étoiles, comme Mireille ce jour-là. Il n’en faut pas plus. Lee suit Mireille à Montego Bay et se couche entre son boy-friend de l’époque et elle. Comme un bébé. Sa première chanson d’importance, «People Funny Boy» où il invente pratiquement le sampling, contient d’ailleurs un cri de bébé. «J’ai peut-être 80’ans aujourd’hui, observe-t-il, mais je renais constamment. Mireille est ma maman.» Après Montego Bay, Lee et Mireille s’installent immédiatement du côté de Zurich, puis d’Einsiedeln. Dans les semaines après leur rencontre, elle tombe enceinte d’un premier puis d’un deuxième enfant, Gabriel, qui entre dans la maison au moment où on en parle.

Il y a tellement de rumeurs qui rôdent autour de Lee Scratch Perry qu’on croyait rencontrer un ogre. Il a un jour accroché des morceaux de porc aux fenêtres de son studio pour repousser les rastas, il a enterré ses microphones pour trouver le bon son, ses concerts tournent le plus souvent en cérémonie vaudoue où il menace d’incendier le parterre. En réalité, il est d’une douceur hilare, d’une intelligence vive. Il sait que ses techniques, ses secrets, ont été pillés par la plupart des artistes du reggae, puis du hip-hop. Il ne s’en offusque pas. «Si je frappe mes ennemis, ils continuent de vivre. Parce que je les frappe d’amour.» La nuit tombe. On se rend bien compte qu’on n’a fait que gratter le mythe. L’essentiel est ailleurs. Depuis 1990 vit en Suisse un des musiciens les plus importants du XXe’siècle et il travaille encore. Ce sont les cloches des vaches schwyzoises qui font la bande originale de ses rêves démesurés.

A voir

Lee Scratch Perry en concert le 1er octobre. Avec Carrebean Dandee de Joey Starr et Nathy Dread, Anthony Joseph. 1066 Festival d’Epalinges. www.1066festival.ch

A écouter

Le spécialiste du reggae et producteur Marc Ismail* raconte en dix morceaux comment Lee Scratch Perry a imposé son art

1 Lee Perry, «People Funny boy» (1968)

«L’un des actes fondateurs du reggae, né d’un règlement de compte avec l’ingrat producteur Joe Gibbs. Son fils Mark «Omar» est fessé devant un micro pour l’occasion. Guitares et orgues réinventent la frénésie du culte Pocomania, et le langoureux rocksteady est déjà très loin.»

2 Bob Marley and the Wailers, «Sun is Shining» (1971)

«Avec les Wailers et les frères Barrett, Lee Perry définit le son «roots» qui marquera une décennie et conquerra le monde. Mais c’est le très jeune Soul Syndicate de Chinna Smith et Santa Davis qui se charge d’un backing plus dépouillé que le compte en banque d’un Sufferer, un miséreux.»

3 The Classics, «Civilisation» (1971)

«On ne sait pas vraiment qui sont ces Classics. Simplement, ce ne sont pas les Wailing Souls, qui se cachent habituellement sous ce nom-là. Reste un morceau qu’on n’oublie pas, après y avoir été soumis sur un bon sound’system.»

4 Lee Perry, «Waap you waa» (1973)

«L’art de la syncope poussé dans ses ultimes retranchements. Comme si le groove tranchant des frères Barrett ne suffisait pas, Scratch le coupe systématiquement au mix, pour voir jusqu’où peut aller l’édifice avant de s’écrouler. Vérification faite, il tient toujours.»

5 The Upsetters, «Kiss me Neck» (1974)

«Le génie ne requiert que peu d’ingrédients. Un accord, un scat lent, et au final, un morceau à la puissance obsédante. Et pour faire bonne mesure, sur la face B, Lee Perry se permet une seconde version (Da-ba day), toujours sans paroles.»

6 Max Romeo, «I Chase the Devil» (1976)

«En 1976, le son brumeux du studio Black Ark a atteint son apogée, après des années d’expérimentations. Max Romeo en profite pour signer un album appelé à devenir un classique absolu du genre, «War inna Babylon». Et Prodigy se chargera de transformer le morceau en hit mondial seize ans plus tard.»

7 Then Congos, «Row Fisherman» (1977)

«S’il fallait n’en garder qu’un, ce serait celui-là. Avec «Heart of the Congos», Lee Perry touche au sublime. Ses nouveaux Upsetters ont fait oublier les Barrett «volés» par Marley et le producteur Chris Blackwell. Les voix de fausset des Congos s’envolent vers des hauteurs insoupçonnées.»

8 The Heptones, «Road of life» (1977)

«Leroy Sibbles et les siens n’ont jamais raté le coche. Entre les mains de Lee Perry, moins que jamais. Entre classiques du label Studio One revisités et nouvelles compositions, tout l’album «Party time» est là pour raconter cette rencontre au sommet.»

9 Sam Carty, «Bird in hand» (1978)

«Une chanson en hindi, «Milte hi ankhein», bande originale du film «Babul» (1950). Seul Lee Perry aurait pensé en faire un hymne jamaïcain. Bien lui en a pris, son idée saugrenue a pris une place à part dans le culte que lui vouent ses adeptes.»

10 Watty Burnett, «Too late» (années 1970)

«Une rareté signée Watty «King» Burnett, le baryton maison, que Lee Perry aura eu l’idée lumineuse d’ajouter aux chants éthérés des Congos. Ici, il est tout seul pour pleurer un amour perdu, baigné dans le son le plus cotonneux que le Black Ark ait jamais produit.»

* Dernier morceau produit par Marc Ismail pour son label Soul of Anbessa: «Tarab Showcase» avec Prince Alla, Maurice Roberts (son unique morceau solo en 50’ans de carrière, enregistré quelques mois avant de décéder) et Little Roy. Disponible en vinyle en Suisse chez Reggae Fever (www.reggaefever.ch) et en digital sur Bandcamp (https://soulofanbessa.bandcamp.com).

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