L’empereur Qianlong à la table de Mme’de Staël

L'empereur Qianlong à la table de Mme'de Staël

Dans la salle à manger d’été du Château de Coppet sont accrochées seize estampes considérées comme les chefs-d »uvre de cet art au 18e s. Que représentent-elles’ Le Paris abandonné par Jacques Necker,le ministre genevois de Louis XVI qui acheta cet immeuble en 1784 après une première mise à l’écart des finances royales’ Des paysages alpestres qui auraient inspiré sa fille, la romantique Mme’de Staël, elle aussi réfugiée dans ce château après être tombée en disgrâce sous Napoléon’

Rien de tout cela. Les tableaux, d’une grande finesse, représentent des scènes de guerre, de carnages et de reddition dont les héros ont des traits parfaitement exotiques. On y voit les troupes de l’empereur Qianlong transpercer de leurs lances les armées dzoungares dans ce qu’on appelait autrefois en Europe la Tartarie. Au terme de cinq années de guerre, ce peuple mongol fut anéanti par l’empereur des Qing qui prenait le contrôle des territoires qui forment le nord-ouest actuel de la Chine.

Un Italien à la cour des Qing

L’histoire de ces estampes trônant depuis plus de deux siècles sur les bords du Léman est pour le moins singulière. Tout comme la cérémonie organisée il y a peu au château de Coppet par la Délégation culturelle et économique de Taipei à Genève en collaboration avec la Fondation Othenin d’Haussonville, pour les sortir de leur anonymat.

C’est en 1762 que Qianlong commanda au meilleur artiste de sa cour, le jésuite italien Giuseppe Castiglione, la réalisation d’une série de seize dessins décrivant ses campagnes militaires contre les populations «rebelles» peuplant les confins occidentaux de son empire. Une uvre qui sera par la suite connue sous le nom de Célébrations de la Victoire contre les dzoungars et les musulmans. Arrivé en 1715 à la cour des Qing, Castiglione est au faîte de sa gloire, sa technique picturale et son réalisme exerçant une grande influence dans tout l’empire.

Apogée mandchoue

Qianlong, dont le règne représente l’apogée de la dynastie mandchoue des Qing, ordonna ensuite de les faire graver en Europe sans toutefois préciser dans quel pays. Pourquoi l’Europe’ L’empereur avait eu connaissance de gravures guerrières composées par un artiste d’Augsburg qui lui firent grande impression. Le gouverneur de Canton, seul port ouvert au commerce étranger, fut alors chargé de cette mission. Il réunit la ligue des marchands étrangers et le représentant de la Compagnie française des Indes orientales parvint à décrocher le contrat d’un montant de 5000 taëls d’argent.

Matrices de cuivres

Au terme d’un périple maritime de 25’000 kilomètres, les dessins aboutirent à Versailles où l’on comprit aussitôt le parti que l’on pourrait tirer d’un tel ouvrage pour le rayonnement de la France dans un empire encore hermétique. La mission se transforma en une affaire d’État. Louis XV convoqua ses meilleurs graveurs et désigna Charles-Nicolas Cochin fils pour la réalisation d’un travail qui durera dix ans. Ladernière livraison (200 estampes par dessin) parvint à Qianlong en 1775. Emerveillé par le résultat, il distribua des copies à travers l’empire pour célébrer sa gloire. Ces estampes devinrent aussitôt un modèle du genre, la technique d’impression à partir de matrices de cuivre étant aussitôt adoptée par les ateliers de l’empereur.

Armées en déroute

Tout aussi fasciné par cette uvre, Louis XV en subtilisa plusieurs exemplaires dont on retrouve aujourd’hui des traces au Louvre ou au Musée Guimet. Son successeur, Louis XVI, en offrit à son tour une série complète et encadrée à Jacques Necker, geste qui témoigne d’une grande reconnaissance même si l’on ne sait pas ce qu’en pensa son destinataire à l’époque. Accrocha-t-il aussitôt ces estampes dans la salle à manger d’été ou est-ce le fruit d’un réaménagement plus tardif’ Toujours est-il que le Château de Coppet est le seul endroit où le visiteur peut accéder directement à l »uvre complète (mais dans le plus grand désordre chronologique).

Source inestimable

Les tableaux, foisonnants de détails, sont une source inestimable pour l’historien tout en témoignant de la fantaisie de leurs auteurs. D’un côté, on peut voir les généraux chinois Ayusi et Zhaohui mettant en déroute les armées des chefs dzoungars, Dawachi et Amursane, dans des mouvements de troupes saisissants ou encore les célébrations de la victoire dans la Cité interdite avec des représentations de l’empereur à la stature surhumaine. De l’autre, les jésuites de Castiglione ont dessiné des paysages de montagne qui évoquent davantage le sud de la Chine que les déserts du nord-ouest. Les graveurs de Louis XV ont, pour leur part, ajouté des fleurs de lys symbole de la royauté française sur les étuis de flèches des cavaliers des armées Qing’ En Chine, les estampes seront complétées par seize poèmes calligraphiés par Qianlong célébrant la «pacification» de son empire. Il serait plus juste de parler d’invasion.

Diplomatie

Mais que viennent faire des diplomates taïwanais dans ce récit’ Il se trouve que les archives impériales chinoises comprenant deux séries d’estampes de la Célébration ont traversé le détroit de Taïwan lors de la fuite des troupes nationalistes devant les armées de Mao en 1949. Créé en 1915 par la République de Chine, le Musée national du Palais impérial se trouve aujourd’hui non plus dans la Cité interdite qui était la résidence des empereurs à Pékin mais à Taipei, capitale de l’«île rebelle».

Visiteurs de Taïwan

L’an dernier, les héritiers de la République de Chine, à Taïwan, célébraient le 90e anniversaire du Musée et le 300e de l’arrivée en Chine du père Castiglione. L’occasion de remettre au jour les documents qui racontent l’histoire des estampes de Qianlong. Après une première célébration à Paris, le château de Coppet, en main de la famille des Haussonville (la neuvième génération d’héritiers depuis Necker), s’imposait pour ranimer le souvenir d’un trésor qui atteste, dans le silence feutré de cette salle à manger appréciée de Mme’de Staël, d’une féconde rencontre entre l’Orient et l’Occident.

Coopération muséale

«Nous n’avions pas besoin de demander l’autorisation de Pékin, souligne le directeur général de la Délégation culturelle et économique de Taipei à Genève. Je vous rappelle que la République de Chine, c’est nous!» Le diplomate précise, par ailleurs, que les relations entre Taïpei et Pékin (capitale de la République populaire) se sont considérablement améliorées ces dernières années. Le Musée national du Palais impérial de Taipei coopère désormais avec le Musée de la Cité interdite de Pékin. Une célèbre peinture de la dynastie mongole des Yuan, dont un tiers est détenu par Pékin et les deux tiers par Taipei, a ainsi pu récemment être rassemblée en une seule pièce.

Voyageurs chinois

«Nous savions déjà que ces gravures étaient d’une grande valeur, explique pour sa part Renzo Baldino, le directeur du Château de Coppet. Elles ont probablement été accrochées par Jacques Necker lui-même ou sa fille.» Le château reçoit parfois la visite de Taïwanais, plus rarement encore de voyageurs chinois. La salle à manger d’été de Mme’de Staël et ses décorations ne sont pas au programme des guides touristiques. Ce serait un formidable produit d’appel pour un château qui vise les 50’000 visiteurs. Pour l’heure, on peut admirer en toute quiétude ces images qui nous relient à la grande Histoire.

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