Les derniers cow-boys contre la banque

Les derniers cow-boys contre la banque

De plus en plus souvent, le cinéma américain aussi bien indépendant que hollywoodien paraît à bout de souffle. Formules éculées, mises en scène stéréotypées, genres épuisés: c’est tout un imaginaire qui bat sérieusement de l’aile, en attendant que la vague des superhéros ne laisse qu’un champ de ruines derrière elle. Non seulement ces Etats-Unis-là ne font plus rêver mais leur belle capacité autocritique semble s’être sérieusement émoussée. Et puis surgit un film de genre parfaitement réussi, et tout paraît à nouveau possible.

«Hell or High Water», ou «Comancheria» en français (pour une fois un titre bien trouvé, l’expression originale étant intraduisible) est l’une de ces surprises inespérées. Une sorte de western moderne, ou alors de polar à l’ouest. Comme le sous-estimé «Killing them Softly (Cogan)» d’Andrew Dominik avec Brad Pitt, un film qui raconte bien plus que son sujet apparent une course-poursuite entre bandits et forces de l’ordre pour brosser un tableau du pays, de son état moral aussi bien que de ses paysages. En réalité, il ne s’agit pas tout à fait d’une surprise pour ceux qui avaient déjà repéré récemment la qualité exceptionnelle du scénario de «Sicario», signé Taylor Sheridan, et apprécié il y a une dizaine d’années la mise en scène de «Young Adam» et «Hallam Foe», deux films de l’Ecossais David Mackenzie.

Est-ce le regard d’étranger de ce dernier ou le sens du vernaculaire du premier qui rend ce film si frais que même Chris Pine y fait figure de révélation’ Sans doute la conjugaison des deux, le récit retors et les dialogues savoureux (où l’américain sonne enfin comme la langue étrangère qu’il est!) se mêlant à un sens exceptionnel du rythme et de l’espace. Cannes ne s’y est pas trompé, qui a présenté «Hell or High Water» dans sa section Un Certain Regard, antichambre de la compétition.

Des deux côtés de la loi

Comme tout bon film d’action, celui-ci nous plonge tout de suite en pleine’ action. Au petit matin, dans une bourgade du Texas, deux inconnus font main basse sur quelques milliers de dollars à l’ouverture de la banque. Des jeunes chiens fous qui ne sauraient aller bien loin ou bien des bandits aguerris avec un plan’ Leur ferme menacée de saisie après la mort de leur mère, les frères Toby et Tanner Howard (Chris Pine et Ben Foster) se sont lancés dans une série de braquages visant les agences d’une seule et même banque. C’est le shérif Marcus Hamilton (Jeff Bridges), à quelques jours de sa retraite, qui hérite de l’affaire avec son adjoint et souffre-douleur Alberto Parker (Gil Birmingham), un métis mexico-indien.

Le spectateur, lui, se trouve placé tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Admirable point de vue! Avec les fauteurs de trouble, on éprouve le plaisir de la transgression, tandis qu’avec les policiers on reconnaît la nécessité d’un retour à l’ordre chaque côté se trouvant encore dédoublé par deux personnalités très différentes, presque des couples. Quant aux témoins, étrangement indifférents, ils ne peuvent s’empêcher de lâcher que les banques l’ont bien cherché, après avoir mis tout le monde sur la paille! Le plan car il y en a bien un se révèle petit à petit, au fil des actes des uns ou des déductions des autres. Malgré leur longueur de retard, les flics se rapprochent inexorablement. Les deux frères parviendront-ils tout de même à leurs fins’ Mais surtout, le souhaitons-nous, même après les premières victimes’

A ce suspense moral, digne des grands westerns d’Anthony Mann avec James Stewart, s’ajoute une rare attention à l’atmosphère. Depuis quand n’avait-on plus vu l’Ouest, le vrai, saisi avec autant de vérité’ David Mackenzie prête son regard à la fois émerveillé et nostalgique au scénario de l’enfant du pays Sheridan, 47 ans, lui-même chassé de son ranch familial pour partir tenter sa chance à Hollywood (d’abord comme acteur). Bourgades endormies et routes vers nulle part, derricks dans les jardins et derniers troupeaux chassés de la prairie, maisons abandonnées suite à la crise et casinos qui ne désemplissent pas, hommes et femmes chacun de leur côté: sa mise en scène dit en passant la transformation de ce monde. Un pays qui pourrait d’abord paraître immuable, où tous se prennent encore pour des cow-boys de fiction (sauf l’Indien) alors que leur temps est bel et bien révolu.

Une séduisante noirceur

Aussi bien les hors-la-loi que les hommes de loi ont en effet affaire à plus fort qu’eux: la banque, qui gère les dettes, hypothèques, impôts et pensions alimentaires des uns et des autres, n’enrichissant plus que ses actionnaires lointains tandis que le pays s’enfonce. Simple constat et non prise de position politique, comme l’affirme le scénariste’ Voire. Même en trouvant une faille au système, le propos reste en tout cas amer, qui laisse chacun irrémédiablement seul.

Quant à MacKenzie, avec ce neuvième long-métrage (mais seulement le troisième distribué en Suisse’), il confirme sa réputation de caméléon doté d’un style parmi les plus élégants de l’heure. Avec l’appui non négligeable d’une musique composée par le tandem (australien) Nick Cave-Warren Ellis, il signe un impeccable western contemporain, qui joue des codes traditionnels tout en se montrant d’une remarquable actualité. Oubliez Tarantino et son sadisme à la sauce spaghetti, les pastiches d’une virtuosité surplombante des frères Coen! Qui aime ou plutôt a aimé le grand cinéma américain en trouvera ici un héritier autrement respectueux et digne d’éloges.

«Comancheria» («Hell or High Water»), de David Mackenzie (Etats-Unis, 2016), avec Jeff Bridges, Chris Pine, Ben Foster, Gil Birmingham, Malin Ireland, Dale Dickey, Katy Mixon, Kevin Rankin, Buck Taylor. 1h42.

Laisser un commentaire