Les femmes ont tous les droits politiques mais elles s’en servent mal

Les femmes ont tous les droits politiques mais elles s'en servent mal

Une somme impressionnante d’informations et d’analyses, un bouquet rare d’émotions, ainsi se présente «Les Mots des mères. Du XVIIe siècle à nos jours» d’Yvonne Kniebiehler, historienne, et Martine Sagaert, professeure de littérature, publié dans la collection Bouquins (Robert Laffont). Même (et surtout) sur ce sujet si central, si intime, les femmes, longtemps, n’ont pas eu leur mot à dire. La grossesse, l’accouchement, l’éducation des enfants étaient façonnés par les mots des hommes. Comment les femmes du XVIIe siècle puis celles des Lumières, du XIXe, ouvrières, bourgeoises, comment les filles du baby-boom ont-elles vécu la maternité, qu’en disaient-elles’ Comment les féministes des années 1960 et 1970 ont intégré ou pas la maternité à leurs combats’

Pour chaque période historique (Fin de l’Ancien régime, Les Lumières, La Révolution, etc.), les deux chercheuses ont réuni des textes écrits par des femmes. De strictement privés (livres de maisons, correspondances, journaux intimes), ces écrits deviennent, au fil de la modernité, de plus en plus publics, jusqu’aux romans et recherches des écrivaines et chercheuses d’aujourd’hui, sans oublier les blogs et les échanges sur les réseaux sociaux. Ce florilège de voix à travers les siècles est assorti de mises en contexte historique et d’analyses: histoire et littérature, ainsi mises en regard, se nourrissent l’une l’autre.

Historienne, spécialiste de l’histoire des femmes et de la maternité, Yvonne Kniebiehler a écrit de nombreux ouvrages sur ces questions. Née en 1922, elle a comme elle le dit, une vue sur cinq générations de femmes. C’est avec ce recul et un regard aigu sur le présent qu’elle nous livre des pistes, pour la suite:

Le Temps: Dans les années 1970, les femmes se sont battues pour la liberté de ne pas être mère. Mais la liberté d’être mère est restée largement hors du combat féministe selon vous. Comment est-ce possible’

Yvonne Kniebiehler: Durant les années 70, elles avaient autre chose à faire. La bataille pour la liberté de la contraception et de l’avortement a été rude. Dans les mois qui ont suivi l’obtention de ces droits, elles ont dit et répété que la maternité devait être choisie, que toute femme pouvait devenir mère mais sans y être obligée, quand elle le souhaitait et de la manière dont elle le voulait. En réalité, c’était faux. Si une femme veut être libre, indépendante, il faut qu’elle travaille, autrement elle n’a pas d’autonomie financière. Si une femme veut travailler, elle pourra être enceinte et accoucher, mais ensuite allaiter, pouponner lui posera des problèmes. La plupart des femmes optent pour le temps partiel mais alors leur salaire est réduit et les primes souvent supprimées. Une femme n’a pas la liberté d’être mère comme elle veut. La production des richesses supplante en quelque sorte la production des enfants: l’intérêt de l’employeur a priorité sur celui de la famille.

– Vous expliquez que le monde du travail a été conçu sur un modèle masculin, un homme totalement déchargé des tâches familiales. C’est toujours vrai’

– La définition de ce que l’on appelle le travail a changé pendant la révolution industrielle. Auparavant, le mot avait plutôt le sens de peine, de souffrance. A partir de la révolution industrielle, le travail devient une activité organisée dans le temps et dans l’espace, mesurée, contrôlée, salariée. Du coup, le mot a cessé de désigner les tâches féminines liées à la maternité, qui ne peuvent être ni organisées ni mesurées. Le «travail», c’est la production de richesses et plus du tout les activités dites de reproduction. Les femmes qui restaient au foyer étaient censées ne pas travailler. Est-ce qu’il faut garder cette définition’ Les féministes devraient faire reconnaître les tâches familiales comme un véritable travail, qu’elles soient réalisées par une femme ou par un homme. Mais alors on bute sur la question de la rémunération qui pose des problèmes éthiques’

– Aujourd’hui, la maternité reste une source majeure d’inégalités entre hommes et femmes et aussi entre femmes, dites-vous’

– Les femmes restent la plupart du temps en charge des tâches maternelles. Elles font ce que l’on appelle les double-journées: le travail dans le monde de la production aux «heures ouvrables» et, en plus, le matin et le soir, elles s’occupent des enfants. Cela entraîne non seulement une grande fatigue mais aussi un sentiment de culpabilité: elles ont l’impression de ne pas donner assez ni à leurs enfants ni à leur activité professionnelle. Un jour ou l’autre la femme se verra refuser une prime ou une promotion. En effet, plusieurs enquêtes prouvent que le travail des femmes sur la journée, le mois, l’année, est moins long que celui des hommes: elles ne font pas d’heures supplémentaires, elles quittent plus tôt les réunions tardives, elles refusent certains déplacements, etc. Ces inégalités sont liées à la fonction maternelle. Dans notre système actuel, les tâches maternelles sont assimilées à une activité de loisir! Pourtant une femme qui s’occupe de ses enfants ne s’amuse pas, elle ne vole rien à la collectivité au contraire, elle lui rend service, en contribuant à son renouvellement numérique et culturel.

– Le partage des tâches à la maison n’a pas fonctionné’

– Cela a été la grande illusion des féministes. Elisabeth Badinter et d’autres estiment que les tâches prétendues maternelles peuvent être équitablement partagées. Les hommes ont profité de cette proposition pour devenir, avec bonheur, ce que l’on a appelé des nouveaux pères. Ils ont récupéré la liberté d’accomplir des tâches dont ils étaient écartés du fait de la division sexuée des rôles: les soins et les caresses aux tout-petits, les jeux avec les plus grands. Ce qu’ils ne partagent pas volontiers, en revanche, ce sont les tâches domestiques. Les hommes ne se laissent pas domestiquer’ J’ai l’impression qu’ils sont allés au bout de ce qu’ils avaient envie de partager et qu’ils n’iront pas beaucoup plus loin.

– Comment sortir de cette impression d’impasse’

– Avant de vous répondre, il ne faut pas oublier que la maternité apporte à beaucoup de femmes un épanouissement charnel et affectif intense, extrêmement gratifiant. Bon nombre d’entre elles ne veulent pas en être dispensées, privées, elles ne partagent pas toujours volontiers. Ainsi pour moi: j’étais une intellectuelle à 100% mais quand j’ai eu mon premier bébé, j’ai reçu une sorte de révélation, une illumination même: je suis entrée dans une autre vie. Beaucoup de femmes trouvent dans la maternité une satisfaction, une jubilation qui les incite à demander des congés pour s’occuper de leur bébé. Elles maintiennent ce que les féministes appellent l’inégalité des sexes. Les propos militants des féministes, ceux de Simone de Beauvoir entre autres, ne font presque jamais allusion à ce bonheur affectif, irrationnel, impossible à définir et à mesurer, mais qui pour les femmes est puissamment motivant.

– Quelles sont vos pistes pour concilier travail et éducation des enfants’

– Les femmes ont tous les droits politiques, mais elles s’en servent mal. Elles pourraient, en se mobilisant à fond, faire bouger beaucoup de choses et améliorer la situation. Si on considérait l’éducation des enfants comme un véritable travail, à reconnaître sinon à rémunérer , aussi bien pour les hommes que pour les femmes, on avancerait. Une chose me cause du remord’

– Oui’

– J’enseignais dans le secondaire quand mes enfants étaient petits. Je n’ai jamais eu l’idée de demander à installer dans les murs du lycée ou du collège, une crèche ou une garderie qui m’aurait pourtant bien facilité la vie. De même je n’ai jamais eu l’idée de poser un regard critique sur les programmes d’histoire que j’enseignais et qui ignoraient presque complètement le féminin. Commençons d’abord à agir chacune là où nous sommes. Les femmes sont majoritaires dans l’enseignement, dans la justice, dans les soins, dans le monde psy. Que ne prennent-elles les rênes du changement dans ces professions’

– Elles peuvent être actives sur le plan politique aussi’

– Bien sûr. Mais quand elles accèdent au pouvoir politique, les femmes imitent les hommes, alors qu’elles devraient combler les lacunes et corriger les orientations des dispositions masculines. Les hommes se sont habitués à séparer complètement la vie privée et la vie publique, à laisser la vie privée à la charge des femmes et à traiter la vie publique sans penser aux enfants. La conscience paternelle est assoupie dans les instances de pouvoir. Si les femmes politiques gardent leur conscience maternelle en éveil, elles pourront donner le bon exemple en dépassant les intérêts immédiats, en pensant toujours à l’avenir du monde où leurs enfants grandiront. Les personnes qui n’ont pas d’enfants et n’en veulent pas sont également concernées car chaque génération est collectivement responsable de la suivante. C’est en cultivant leur différence et surtout leur conscience maternelle que les femmes réveilleront un enthousiasme créateur. Elles rajeuniront notre démocratie devenue si poussive.

Yvonne Knibiehler et Martine Sagaert, «Les Mots des mères du XVIIe siècle à nos jours», Bouquins, Robert Laffont, 1176 p.

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