Les mots restent faibles face aux images de Jérôme Bosch

Les mots restent faibles face aux images de Jérôme Bosch

Pour l’écrivaine brésilienne Nélida Pinon, il faudrait inventer des mots pour bien parler des tableaux de Jérôme Bosch, en particulier de ce Jardin des délices, si foisonnant de scènes, d’animaux, de fruits et d’objets intriguants, animés ou inanimés. Le triptyque est plus le personnage principal que le sujet du documentaire de José Luis Lopez-Linares, coproduit par le musée du Prado en marge de la rétrospective organisée pour le demi-millénaire de la mort de Bosch. L »uvre le mérite bien, susceptible de tant d’effets sur tant de gens, à travers les siècles et les cultures.

Nélida Pinon fait partie de la vingtaine de visiteurs d’exception qui ont eu le privilège de se voir ouvrir le Prado la nuit pour balader leur regard dans ce jardin incroyable, de l’Eden aux Enfers en passant par la «variété du monde », si l’on reprend un ancien titre donné à l »uvre. Tous ont pu le rencontrer presque en tête-à-tête, hormis l’équipe de tournage, réduite. Sans le brouhaha des visiteurs, sans aucune limite entre eux et ce foisonnement pictural qui semble à jamais irréductible à l’interprétation, voire à la simple description exhaustive. Même si le cinéaste ne se prive pas de filmer aussi les visiteurs du monde entier, de tous âges, de montrer cette sorte d’incandescence du regard suscitée par une uvre si multiple.

De l’élite aux millions de visiteurs

Commandé à Jérôme Bosch au début du XVe siècle pour nourrir à Bruxelles des conversations entre les élites du duché de Bourgogne et les ducs de Baarle-Nassau, le triptyque continue aujourd’hui son uvre à Madrid devant un public immense: le Prado compte environ trois millions de visiteurs par an.

A-t-on aujourd’hui toutes les clés de lecture ‘ Il semble plus intéressant de s’interroger sur notre capacité à accepter des lectures dialectiques, paradoxales, plus courantes à l’époque de Bosch. Depuis, le cartésianisme est passé par là pour structurer notre pensée, comme le souligne l’une des intervenantes. On entend ainsi des écrivains, Orhan Pamuk, Salman Rushdie ou encore Cees Nooteboom à qui cette visite a aussi inspiré une merveille de livre paru l’été dernier (Un sombre pressentiment, Phébus), On entend des musiciens, William Christie ou Renée Flemming, des plasticiens, Miquel Barcelo ou Cai Guo-Qiang, des historiens de l’art, Philippe de Montebello ou Xavier Salomon. Autant de voix, érudites et sensibles, avec lesquelles le réalisateur coud un patchwork, non pas un objet fini mais qui invite chacun à ajouter sa propre pièce.

Woodstock et neurosciences

Quelques images actuelles font contrepoint, celle par exemple de la jeunesse de Woodstock qui semble surgie des foules dénudées du tableau. On sort aussi du Prado pour fréquenter les grandes bibliothèques, écouter Sophie Schwartz au Laboratoire de neurosciences de l’Université de Genève parler des rêves, ou entendre le témoignage d’un artiste trisomique dans un atelier collectif de peinture. Tout juste se sent-on un peu chahuté par les choix musicaux et sans doute aurait-on préféré se passer de cette sentence de Michel Onfray: «S’il fallait détruire pas mal d »uvres, il faudrait en détruire beaucoup, mais pas celle-là.»

«Hieronymus Bosch The Garden Of Dreams», de José Luis Lopez-Linares (France-Espagne, 2016, 1h24)

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