L’Europe a tourné la page de la crise

L'Europe a tourné la page de la crise

Un Européen sur neuf en âge de travailler est au chômage. Par-dessus tout, des milliers d’adultes ne savent même pas lire et écrire alors même que les places de travail de demain nécessiteront des connaissances digitales. La commissaire Marianne Thyssen, ancienne députée européenne belge, décrit une situation complexe où les travailleurs devront s’adapter aux changements dans le monde du travail. Selon elle, la Commission Juncker a bien l’ouvrage sur le métier et entend relever les défis.

Le Temps: Vous êtes en charge de l’Emploi qui constitue l’un des défis majeurs en Europe. Peut-on dire que les résultats se font toujours attendre’

Marianne Thyssen: La réalité est bien différente de la perception. Nous avons tourné la page de la crise. L’UE a renoué avec la reprise. Le taux de croissance sera de 1,6% en 2016 et de 1,8% en 2017. Lentement mais sûrement, le chômage diminue. Près de six millions personnes ont été embauchées en 2015. Entre avril 2015 et avril de cette année, 495’000 jeunes ont trouvé un premier emploi. Globalement, le taux de chômage sera autour de 8% en 2016. Nous retrouvons le niveau d’avant-crise. L’autre réalité est que les situations varient de pays en pays. Les taux sont très élevés en Espagne et en Grèce alors qu’en Allemagne et en Autriche, ils se situent entre de 5 et 7%.

– Le chômage des jeunes est particulièrement frappant. Peut-on parler de génération perdue’

– Je n’aime pas cette expression qui fait croire que des milliers de jeunes sont tombés dans l’oubli. C’est vrai que le taux du chômage est particulièrement élevé en Espagne, en Italie ou encore en Grèce. Mais les Etats ne restent pas les bras croisés. Du côté de la Commission, le programme Garantie jeunesse l’obligation d’offrir un emploi, une formation complémentaire ou une place de stage dans un délai de quatre mois se poursuit. Le programme a certes démarré lentement, plus particulièrement dans les Etats qui n’ont pas entrepris les réformes de leur marché du travail. La Commission a débloqué un milliard d’euros pour ce projet. Ne perdons pas de vue que beaucoup d’entre eux n’ont même pas de formation de base. Nous lançons cette semaine l’Agenda de compétences, un programme dont ils peuvent bénéficier. Nous avons une situation paradoxale: d’une part, il y a une jeunesse bien éduquée, formée et motivée, mais de l’autre une qui ne sait pas lire et écrire. 90% des emplois futurs nécessiteront des connaissances digitales. Le fait que des Etats européens doivent «importer» des informaticiens ou des infirmiers étrangers montre qu’il y a eu un déficit d’anticipation. Et même temps, nous savons aussi que notre situation démographique nous obligera à avoir recours à une certaine main-d’oeuvre étrangère.

– Comment expliquez-vous que les Etats-Unis qui étaient dans les mêmes conditions difficiles que l’UE, ont créé beaucoup plus d’emplois. Le taux de chômage est même tombé au-dessous de 5% cette semaine’

– On parle d’un Etat fédéral où les décisions sont prises à l’unisson. Chez nous, même si on en rêve, on n’y est pas encore. Les Vingt-Huit ont chacun leurs priorités et leurs stratégies. Les Américains sont aussi connus pour leur créativité. Ils pratiquent tous une seule langue, ce qui facilite la mobilité. 30% des travailleurs américains ont déménagé à cause de leur travail. En Europe, c’est moins de 5%. Cela dit, il ne faut pas trop idéaliser les Etats-Unis. Les bons chiffres de l’emploi cachent le fait que des millions d’Américains sont exclus du monde du travail et sont complètement démotivés.

– En Suisse, le taux de chômage est de 4%, soit même pas la moitié qu’en Europe’ Y a-t-il quelques leçons à tirer’

– Nous n’allons pas envier nos voisins. Certains Etats européens font tout aussi bien que vous. L’essentiel est qu’on tire les leçons de bonnes expériences des autres et qu’on se tende vers la convergence entre les Etats.

– En sus du chômage, il y a aussi la précarité de l’emploi’

– C’est un phénomène courant dans une période d’après-crise où la confiance n’est pas totalement revenue. Les employeurs hésitent à embaucher. Lorsqu’ils ont besoin de la main-d’oeuvre, ils offrent des contrats ayant plus de flexibilités. Je n’aime pas la ségrégation du marché du travail où il y a d’une part des contrats de travail bien lotis et d’autre part, des contrats précaires. Mais en même temps, cela est compréhensible. Dans l’idéal, il faut promouvoir des bonnes conditions de travail à travers des contrats qui marient flexibilité et sécurité.

– N’y a-t-il pas une évolution dangereuse en Europe où les chômeurs et des travailleurs précaires, découragés et en colère, se tournent vers des partis politiques populistes’

– Des Européens ont perdu confiance. Non seulement dans les institutions européennes, mais aussi dans les autorités nationales. Cela est dans la logique du cycle économique que nous traversons. Nous n’allons pas regagner la confiance par des promesses; il faut des résultats. La Commission Juncker est consciente de ce phénomène. C’est la raison pour laquelle elle a fait de la croissance et la création d’emplois ses priorités.

– Les conflits sociaux qui secouent la France et la Belgique sont bien la manifestation du manque de confiance dans les autorités, n’est-ce pas’

– Oui. Mais les grèves n’aident personne. Au contraire, elles nuisent à la croissance et à la création d’emplois. Malheureusement, beaucoup d’Européens résistent aux changements dans le monde du travail qui sont pourtant inéluctables. Nous devons nous organiser pour s’y adapter au lieu de les subir.

– De quel changement parlez-vous au juste’

– De nouvelles entreprises, de nouveaux métiers et la fin de certains, l’émergence de l’économie collaborative, la robotisation et la digitalisation, le tout dans un esprit de compétitivité et d’innovation. Ces éléments ne sont pas encore intégrés à notre modèle social actuel qui promet la croissance le partage et l’équité.

– La résistance aux changements n’est-elle pas aussi un refus de la globalisation’

– Les craintes liées à la globalisation qui s’est accélérée ces vingt dernières années, sont à prendre au sérieux. Mais sans perdre de vue que l’UE 7% de la population mondiale produit 25% de la richesse mondiale. Nous avons besoin d’importer des matières premières, de l’énergie, mais il nous faut aussi des marchés pour exporter des biens et des services pour préserver nos emplois. Il n’y a pas de doute que la délocalisation de certaines de nos entreprises en Asie, a forcé des milliers de travailleurs au chômage. Le rôle de la Commission est de les aider, notamment par le Fonds de la globalisation. Nous voulons aussi encourager à former les compétences pour répondre aux besoins de ce monde en mutation. Nous devons en revanche refuser le repli sur soi ou le protectionnisme qui les deux sont néfastes à nos intérêts.

– Mais ce monde en mutation produit des inégalités’

– C’est vrai. Le fossé se creuse entre les Etats, mais aussi à l’intérieur des Etats. Nous savons que l’inégalité constitue une barrière à la croissance et que la situation socio-économique a un lien direct avec l’éducation des enfants. Les parents ayant peu de moyens n’y investissement pas. Cela conduit à un accès inégal au monde du travail. La pauvreté en Europe, même si elle est relative et a de multiples facettes, est une importante préoccupation. La Commission en est consciente et met l’accent dans la lutte contre la pauvreté des enfants. Nous voulons briser le cercle vicieux avec un programme qui facilite l’accès à l’éducation et à la formation.

Laisser un commentaire