L’inquiétante étrangeté et l’humour noir de trois auteurs hongrois

L'inquiétante étrangeté et l'humour noir de trois auteurs hongrois

En lisant Dezsö Kostolanyi, Péter Hajnoczy et Adam Bodor, trois auteurs hongrois dont des traductions viennent de paraître, on découvre un imaginaire magyar à la fois comique et grinçant. Jugez plutôt.

La vie selon Kosztolanyi

Le premier janvier 1935, peu avant sa mort, Dezsö Kosztolanyi (1885-1936) écrit son acte de foi: «Tout ce que je désire, c’est de ne pas confondre mon grand objectif, consistant à saisir la vie, avec les grands mots; que mes mots sachent rester humbles et modestes jusqu’au bout, expressifs et suggestifs comme l’herbe et la fleur qui n’ont rien d’autre à dire sinon qu’elles vivent, qu’elles vivent et puis c’est tout.» L’Ame et la Langue est un recueil de petites proses, sur plusieurs décennies, choisies parmi les milliers de chroniques que Kosztolanyi publia dans les journaux et les revues. Avec légèreté, ironie et souci de justesse, elles parlent toutes de l’écriture, de l’éthique et de la responsabilité de qui manie les mots. Elles valent des volumes entiers de recommandations aux jeunes auteurs et de discours sur l’engagement. Kosztolanyi est d’ailleurs une référence pour les écrivains hongrois des générations suivantes.

Les nouvelles minuscules réunies dans Une Famille de menteurs, montrent que l’auteur a suivi ses propres conseils. Ce sont de petits tableaux, parfois burlesques, parfois émouvants, toujours aériens dans la forme. Un père de famille sort de la prison où l’ont mené ses tricheries au jeu. A peine rentré, pour briser la glace entre son fils et lui, il sort les cartes; et tout repart comme avant. Un enfant meurt, âgé de quelques jours. Son grand frère subit la tristesse de ce «deuil bleu» mais c’est le printemps, une vague de sensualité fait frissonner le monde, et la vie triomphe. La «famille de menteurs» vit dans une réalité très éloignée de la vraie vie, ni la ruine, ni la loi ne l’affecte. Il y a neuf textes de cette veine, tous délicieux.

Le coma éthylique de Hajnoczy

«Saisir la vie», Péter Hajnoczy (1942-1981) le fait remarquablement dans un récit largement autobiographique. Seul dans son appartement, un écrivain se confronte à la page blanche. Il a derrière lui plusieurs mois d’un coma éthylique et devant lui, des notes griffonnées et des bribes de récit dont il tente de tirer quelque chose de publiable. Il est au plus mal. Il a peur. Sa femme ne lui a pas donné son médicament avant de partir au travail. Il voudrait qu’elle rentre. Ou que des amis lui viennent en aide. Mais des amis, il n’en a plus beaucoup, ou alors fatigués de sa conduite. En attendant le secours, il relit le récit d’un amour de jeunesse, quand il était simple ouvrier, aspirant auteur, et qu’une étudiante en droit volontariste avait jeté son dévolu sur lui, l’empêchant de boire et de fumer.

Justement, comment écrire sans boire’ La mort a chevauché hors de Perse alterne la description, d’une lucidité aiguë, des combats, des ruses, les défaites d’un alcoolique livré à lui-même, à quoi se mêlent les souvenirs qui émergent avec précision des brumes de l’alcool et les visions hallucinées et souvent terrifiantes du delirium tremens. Le drame se joue en une journée d’isolement, rythmée par la consommation d’alcools divers, un chemin de croix décrit de manière clinique. Avec son titre somptueux une citation du poète iranien Sadegh Hedayat, lui-même toxicomane La mort a chevauché hors de Perse (1979) est un chef-d »uvre noir, concis et fulgurant.

Bodor et le sens du grotesque

Adam Bodor né en 1936 dans la partie hongroise de la Transylvanie sait créer des atmosphères très étranges sur un fond de réalisme. A Verhovina, tous les oiseaux s’en sont allés. Le train de voyageurs ne passe plus non plus, si l’on doit absolument se rendre dans la petite ville, il faut prendre le train de marchandises. C’est le cas des jeunes du foyer de réinsertion que gère Anatol Korkodus. C’est l’un d’eux, devenu son fils adoptif, qui observe, au ras du sol la vie à Verhovina, ses mines de soufre, ses sources chaudes et puantes, sa nature hostile, son climat inamical et sa faune prise dans les glaces éternelles.

Le roman date de 2011, il présente des signes de modernité, mais il pourrait aussi bien se situer dans des temps très éloignés, à l’écart du monde des vivants, dans la légende. Le grotesque et le macabre se mêlent au réalisme. Il est question de petites filles électrocutées dans leur lit, après avoir été ressuscitées une première fois, de sorcières aux dons inquiétants, d’une jolie naine, «bibelot vivant». A l’auberge des Trois-Gredines, le chef Pochoriles concocte d’étranges repas. D’ailleurs, les deux gredines existent bien, elles forment même un couple un peu fané, pas plus incongru que les autres combinaisons humaines qu’offre la population de Verhovina. Comme le narrateur ne s’étonne d’aucune bizarrerie, ce qui domine au bout du compte, c’est un sentiment d’absurdité fatale et comique.

Adam Bodor, «Les Oiseaux de Verhovina», trad. de Sophie Aude, Cambourakis, 256 p.

Et encore:

Dezsö Kosztolanyi, «L’Ame et la langue», trad. de Thierry Loisel, Vagabonde, 160 p.
Dezsö Kosztolanyi, «Une Famille de menteurs», Plusieurs traducteurs, Cambourakis, 112 p.
Péter Hajnoczy, «La mort a chevauché hors de Perse», trad. de Charlotte Karady, Vagabonde, 130 p.

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