Luc Chessex, Dans La Havane de Fidel Castro on rêvait encore

Luc Chessex, Dans La Havane de Fidel Castro on rêvait encore

L’idéal révolutionnaire a séduit des photographes suisses dont les clichés ont fait le tour du monde. Deux noms viennent à l’esprit: René Burri et Luc Chessex. Ce dernier, qui Lausanne à vingt ans pour se rendre à Cuba, où pendant huit d’affilée il photographie la révolution cubaine en long et en large pour le compte du ministère de la culture. Ses clichés montrent des visages et tous les indices du changement en marche, les slogans, les affiches et les inscriptions anonymes. Des images magnifiques qui conjuguent la force de l’évocation au témoignage historique. De ce travail, il tire plusieurs livres parmi lesquels Le visage de la Révolution, publié en 1969 chez Lutz Verlag à Zürich, et malheureusement épuisé. Ses souvenirs, après la mort du Lider Maximo, annoncée samedi.

Le Temps: Comment fait-on à 25 ans pour aller à Cuba’

Luc Chessex: Je suis parti de Gênes en cargo. Un mois de voyage qui m’a permis de me préparer à ce que j’allais rencontrer. J’arrive en juin 1961 et je suis directement fasciné par ce que je découvre. Quel contraste avec Lausanne! Il faut dire qu’à l’époque la capitale vaudoise n’était qu’une bourgade ennuyeuse et conformiste. La Havane, c’était tout le contraire. Un bouillonnement fertile et fascinant. Tout semblait possible et peut-être l’était. On rêvait encore.  

Quel était votre projet’

‘ En Suisse, à la suite de mes études à l’Ecole de photographie de Vevey, j’avais rencontré des jeunes Français qui fuyaient la conscription pour ne pas aller faire la guerre en Algérie. On les appelait les «insoumis». A travers eux et mes lectures, j’étais sensibilisé à la décolonisation et à la cause révolutionnaire. Mais le déclic est venu avec un long reportage de Jean-Paul Sartre, Ouragan sur le sucre,  publié en 16 épisodes dans France-Soir en 1960. L’écrivain, invité par Fidel Castro, décrivait avec enthousiasme la révolution cubaine. J’ai alors décidé de lui emboîter le pas et de prendre une année pour réunir assez de clichés pour un livre sur Cuba. Mais happé par l’émulation, charmé par l’hospitalité des Cubains, j’ai choisi de prolonger le séjour. Très vite, j’ai trouvé un travail grâce à l’écrivain Alejo Carpentier qui m’a engagé comme photographe auprès du ministère de la culture. 

En 1961, trois ans après que Battista a été chassé du pouvoir, quel était le climat politique’

‘ Les opposants, presque exclusivement des propriétaires dont les biens avaient été confisqués, s’étaient pour la plupart déjà exilés aux Etats-Unis, mais ils rêvaient encore d’un retour prochain après la chute de Fidel. La révolution semblait alors très menacée. En fait, elle l’était vraiment. Je me souviens d’attentats répétés, des bombes ou des champs de canne à sucre incendiés. Cela justifiait que du côté gouvernemental, on soit sur ses gardes.

Quand rencontrez-vous Fidel Castro’

‘ Dès la première année. J’étais aux premières loges. Et parfois, lorsqu’on avait besoin d’un traducteur pour le français, on faisait appel à moi. J’ai été ainsi l’interprète de   journalistes français, Jean Daniel du Nouvel Observateur, ou de photographes comme Henri Cartier-Bresson ou Marc Riboud lors de leur rencontre avec Fidel Castro. Ce qui m’a le plus marqué chez ce dernier, c’est l’immense chaleur. Le contact avec lui était très facile. En même temps il était intimidant, sa voix et sa stature en imposaient. J’avais de la peine à le tutoyer, même si lui le faisait automatiquement. 

Parliez-vous de politique avec lui’

‘ Non plutôt de mon travail. Il me questionnait sur l’agriculture suisse, mais c’est un domaine dans lequel je suis plutôt ignorant. Un jour il m’a demandé pourquoi je restais à Cuba alors qu’en Suisse la vie était facile et qu’on n’y souffrait pas des pénuries alimentaires. J’ai aussi accompagné l’ambassadeur suisse Emil Anton Stadelhofer dans des réunions officielles avec Fidel Castro. J’écoutais et je traduisais, ça tournait souvent autour des Etats-Unis: la Suisse représentait les intérêts américains sur l’île et Fidel voulait savoir quels étaient les plans de Washington. Il sondait, lançait des hameçons auprès de ses nombreux interlocuteurs pour se faire la meilleure idée possible. 

Quand vous rendez-vous compte de l’autoritarisme du régime cubain’

‘ Je n’ai jamais été aveugle, mais dans cette période où les ennemis de la Révolution faisaient tout pour l’abattre, Fidel Castro devait se défendre. Evidemment, je déplorais que les libertés soient restreintes.

Pourquoi êtes-vous parti en 1975′

‘ J’ai été congédié. On ne m’a pas laissé le choix. Les Russes avaient pris de plus en plus d’importance, ils tenaient à ce que seuls des membres du parti travaillent pour le gouvernement. Mes amis ont pleuré. J’étais éploré moi aussi comme quelqu’un qui a passé 15 ans de parfait amour avec une femme qui lui dit soudain: «Je t’ai assez vu. File!». Pas de recours possible…

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