Lukas Hässig le journaliste zurichois qui malmène les banques

Lukas Hässig le journaliste zurichois qui malmène les banques

Enoncer son nom fait au mieux soupirer les responsables de communication des banques. Car, depuis fin 2011, chaque jour ouvrable, juste avant 8h, «comme un boulanger qui livrerait sa fournée de pain», Lukas Hässig égratigne une banque, en général de la place zurichoise, si possible une des grandes.

Raconter la face la moins reluisante des banques

Avec son blog, InsideParadeplatz, le journaliste indépendant s’est fixé comme mission de raconter la face la moins reluisante de la place financière au rythme d’une information exclusive par jour, sans avoir jamais dérogé à cette dernière règle. Avec un succès incontestable: Lukas Hässig, rencontré dans son bureau partagé avec d’autres indépendants dans le nouveau quartier branché de Zurich West, avance 100’000 visiteurs par mois sur son site, la plupart provenant de la Paradeplatz et alentour.

Un blog très consulté

Cela en fait l’un des blogs les plus consultés de Suisse, financé exclusivement par de la publicité (non-bancaire, le responsable ne se fait aucune illusion sur ce point). Une audience captée au prix d’une sorte d’audace journalistique, qui frise les limites. «Ce que je publie sur mon blog, ce sont les mêmes informations que je pourrais publier dans un média traditionnel, mais sans la liberté de ton», explique-t-il.

Exemple. En novembre 2013, Pierin Vincenz, alors qu’il était encore directeur de Raiffeisen, s’est vu affublé du surnom de «Capt’n Schettino de la banque suisse», en référence au capitaine du Costa Concordia, dont le naufrage a coûté la vie à 32 personnes, parce que le responsable avait décidé de prendre deux mois sabbatiques alors que tout indiquait que la BNS se préparait à mettre la banque sur sa liste des établissements considérés comme trop grands pour faire faillite dans les semaines. Sous la pression des responsables de la communication de la banque et de juristes internes, le journaliste doit retropédaler. Il retitre: «Le Capt’n Sorglos» de la banque suisse», symbole de l’insouciance.

Credit Suisse choisit la voie juridique

Credit Suisse est la première à avoir choisi la voie juridique, face aux articles d’InsideParadeplatz. Le journaliste devra convaincre, ces jours, qu’il n’a pas causé de préjudice à l’entreprise, ni d’atteinte à la personnalité, faute de quoi, il pourrait devoir débourser au moins 500’000,00 francs. Dans sa plainte, déposé en novembre dernier, Credit Suisse s’est insurgé contre trois articles du site critiquant la banque. Ni la banque, ni le journaliste ne veulent s’exprimer sur cette affaire.

D’autres «victimes» des enquêtes d’InsideParadeplatz préfèrent réagir plus subtilement. La Handelszeitung raconte qu’Adrian Künzi, patron de Notenstein, égratigné sur sa stratégie d’expansion par acquisition «il a pété les plombs, comme une ménagère de la Goldküste zurichoise dans une expédition de shopping sauvage» a simplement envoyé un livre avec une dédicace personnelle.

Son plus grand fait d’armes

Son plus grand fait d’armes parle de millions, mais il ne le doit pas complètement au secteur bancaire. C’est lui, en 2013, qui révèle l’existence d’un compte à la banque Wegelin sur lequel Vasella s’est vu verser 75 millions de francs, prix de sa clause de non-concurrence à son départ de Novartis. Le scoop confirmé fait le tour des médias en quelques heures.

Lukas Hässig est indépendant depuis près de 10 ans, mais il a aussi été employé. D’abord par la Banque nationale suisse, comme apprenti. C’était avant un bachelor à la Haute école de sciences appliquées de Winterthur en business administration. Ses premiers pas journalistiques, il les fait à Radio 24, une chaîne privée zurichoise au début des années 1990, puis rejoint Finanz und Wirtschaft et ensuite la SonntagsZeitung. Seul écart par rapport à la profession, il gère pendant deux ans la communication de l’aéroport de Zurich.

L’art de la polémique

Un passage qui a le fait déjà goûter à l’art de la polémique. Car, en parallèle de son job, il écrit un livre, Kloten-Clan, sur l’entreprise pour laquelle il travaille. Résultat, personne ne s’intéresse au contenu, tout le monde parle du conflit d’intérêts. Une erreur de jeunesse, dira l’auteur.

Il revient au journalisme, par Facts, la Weltwoche, Bilanz. Puis écrit deux nouveaux livres, dont l’un l’aspirera vraiment dans le monde de la finance. «Le crash d’UBS: comment une banque a perdu des milliards» (Hoffmann und Campe Verlag, 2009). C’est à ce moment que lui vient l’idée d’un blog faisant suite, bankreporter.ch, qu’il transformera en InsideParadeplatz, plus susceptible d’attirer l’attention selon lui.

Succès, polémique, mais pas fortune pour le journaliste zurichois, qui gagne de l’argent grâce à son site, mais doit aussi «vendre des papiers à des journaux en parallèle». Un exercice toujours plus compliqué tant sa réputation auprès des banques le rend toxique pour certaines rédactions. Mais Lukas Hässig n’a pas «pour but d’être riche», tout au plus de dénoncer des pratiques douteuses sur la place financière. Une place qu’il juge d’ailleurs susceptible dès qu’on parle d’elle, alors que «tout va de pire en pire». «Secret bancaire, manipulation des taux etc. Quel est le modèle d’affaires de ces banques qui essayaient de tricher sur tout’ Alors que les salaires restent incroyablement élevés et que tant d’argent rend les gens malades.»

Un indépendant solitaire

Indépendant, Lukas Hässig donne surtout l’impression d’être un solitaire lorsqu’il s’agit de travailler, même s’il partage son bureau avec d’autres indépendants, d’autres domaines, en se casant au fond d’un couloir. Quand on lui pose la question, il esquive d’ailleurs: «Grandir’ Travailler avec quelqu’un d’autre’ Il faudrait déjà voir quel est le but, quelle serait la stratégie’ Pour l’instant, je ne sais pas encore où m’amènera ce projet».

Ses détracteurs

S’il écrit encore dans plusieurs médias alémaniques, Lukas Hässig a aussi ses détracteurs dans la profession. Claude Bauman, le co-fondateur et rédacteur en chef du site d’information sur la finance, Finews, considère ainsi «douteuse» la «façon de voir le métier» de Lukas Hässig, qu’il accuse de dénigrer des entreprises et des personnes qui n’ont rien à se reprocher. «Cette couverture n’est ni juste, ni engagée» et ne répond pas au «minimum requis pour faire du journalisme sérieux», a écrit le journaliste zurichois en octobre dernier à propos d’un article publié dans la HandelsZeitung contenant une erreur et conduisant l’hebdomadaire à interrompre sa collaboration avec Lukas Hässig.

Juillet 1964 Naissance

1980-83 Apprentissage à la Banque nationale suisse.

1987-1990 Bachelor en business administration.

1991 Entrée à Radio 24, puis «Finanz und Wirtschaft» et «SonntagsZeitung».

1999-2001 Responsable de la communication de l’aéroport de Zurich.

2001-2006 «Facts», «Weltwoche», «Bilanz».

Juin 2006 Lancement de «InsideParadeplatz».

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