Mineur radicalisé jugé à Essen, le désespoir d’une mère

Mineur radicalisé jugé à Essen, le désespoir d'une mère

De nouveau Neriman Yaman n’aura pas dormi de la nuit, lorsqu’elle se rendra ce mercredi au tribunal d’Essen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Cette Turque de 37 ans, née à Duisburg, en Allemagne, dans une famille de petits commerçants, est la mère de Yussuf. Le 16 avril dernier, son fils commettait en compagnie de deux comparses rencontrés sur Internet un attentat à la bombe contre le temple Sikh d’Essen. Les enquêteurs retrouvent sur place les restes d’un extincteur, rempli de produits chimiques. Une cérémonie de mariage vient de s’achever, et par chance le bâtiment est presque vide. Trois personnes sont tout de même blessées, dont l’une le prêtre grièvement. La porte du bâtiment est soufflée par la force de l’explosion. L’attentat est considéré comme le premier en Allemagne attribué à la mouvance de l’Etat islamique (ou Daech).

Le procès se tiendra à huis clos, eu égard au jeune âge des accusés. Le procureur est convaincu que les trois garçons (Yussuf T., 17 ans, Mohamad B., 16 ans et Tolga I., 17 ans) ont agi par conviction religieuse et s’étaient rapprochés de Daech. Les trois garçons, nés eux aussi en Allemagne, faisaient partie d’un groupe de jeunes salafistes de la région qui avaient décidé de tuer des «mécréants». Yussuf qui s’est livré à la police et ses deux comparses, arrêtés au printemps dernier, sont depuis en détention provisoire. En novembre, la police a procédé à plusieurs interpellations dans les milieux salafistes de la région.

Livre accusateur

Foulard chatoyant sur la tête, maquillage discret, Neriman Yaman parle d’une voix ferme. La jeune femme a écrit un livre accusateur au titre sans équivoque: Mon fils, le salafiste. Comment mon enfant s’est radicalisé sans qu’on puisse l’en empêcher. L’ouvrage raconte l’enfance de Yussuf, son parcours scolaire chaotique, le diagnostic tardif d’hyperactivité, le racisme ordinaire des enseignants, qui découragent le garçon très doué de fréquenter un lycée élitiste au profit d’un collège sans perspective. Et puis la radicalisation précoce du jeune garçon à 14 ans.

Contrairement à bien des familles concernées, la famille de Yussuf a pris le problème à bras-le-corps. Nerinam Yaman se rend auprès de différentes mosquées pour demander conseil à des imams modérés, parle avec les enseignants de son fils, le directeur de l’école, se rend au commissariat de police. Partout, elle se heurte à un mur: les parents de Yussuf assistent impuissants à la radicalisation de leur fils.

En quête d’aide

Yussuf ne porte plus que la tenue traditionnelle des salafistes, refuse de serrer la main à ses enseignantes, exige de sa s’ur qu’elle porte le voile, tyrannise père et mère, s’enferme pendant des heures dans sa chambre, reçoit par la poste des paquets dont il cache le contenu à sa famille, distribue des corans gratuitement dans les rues de la région, commence à apprendre l’arabe, fréquente une «agence de voyage» de Duisburg dont l’arrière bureau s’avérera abriter une plaque tournante du radicalisme, spécialisée dans le recrutement de jeunes djihadistes.

«Pendant toute cette période, nous n’avons jamais cessé de chercher de l’aide, résume la mère. Mais nulle part on ne nous a aidés.» A l’automne 2014 pourtant, le directeur du collège de Yussuf évoque l’existence d’un programme de dé-radicalisation, «Wegweiser», auquel le jeune garçon est prêt à participer. «Ce n’était que quelques rencontres par semaine, c’était bien trop peu», déchante la mère. Deux travailleurs sociaux, musulmans eux aussi, s’occupent du jeune garçon, tentent de gagner sa confiance. Le destin de Yussuf montre les limites de ce genre de programmes. «Le problème, ce ne sont pas les travailleurs sociaux qui se sont occupés de lui. C’est au niveau politique. Il est urgent que l’Etat vienne en aide à ces familles à la dérive», plaide Burkhard Benecken, l’avocat de la famille de Yussuf.

Technique «Colombo»

Thomas Mücke connaît les limites du travail social sur les extrémistes islamistes. Crane rasé, regard bleu acier, il a une longue expérience de la violence issue d’une idéologie. Il a travaillé à la déradicalisation de jeunes skinheads. Ses «clients» sont de plus en plus de jeunes islamistes. «Nous travaillons avec la technique dite de Colombo», raconte le travailleur social qui a fondé plusieurs associations de déradicalisation à travers le pays. Il travaille dans les prisons, les écoles, à la faveur des budgets fluctuants que les pouvoirs publics régionaux sont prêts à mettre à sa disposition. La technique «Colombo» consiste à «poser des questions, des questions et encore des questions jusqu’à ce que le jeune remarque lui-même que ses réponses se contredisent. Ça ne peut marcher que si le jeune est volontaire.» Et peu radicalisé. «Yussuf, insiste son avocat, est repentant. Il a écrit à ses victimes, il a aidé les enquêteurs et est prêt à parler pendant son procès. Il veut vraiment décrocher. La prison lui a été bénéfique, l’a fait réfléchir à ses actes.»

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