Montrer la mer à partir d’une goutte d’eau

Montrer la mer à partir d'une goutte d'eau

Dans les années 1950, la Pologne se reconstruit à coups de grands projets industriels. Près de Cracovie, à côté de la fonderie de Nowa Huta, s’édifie une «cité des travailleurs», un ensemble d’habitations construit dans l’euphorie du réalisme socialiste. Ryszard Kapuscinski (1932-2007) est alors un jeune reporter. Il croit au projet communiste. Le journal L’Etendard de la jeunesse l’envoie sur place pour «rectifier» les accusations portées par un poète connu qui dénonce les conditions de vie des ouvriers. Kapuscinski va sur le terrain, écoute les gens, raconte ce qu’il a vu et entendu. La publication entraîne le licenciement de la directrice du journal et du censeur, par contre, le journaliste reçoit la croix en or du mérite. Il a vingt-trois ans et il comprend «qu’écrire est un risque» et qu’il vaut la peine de le prendre. «C’est aussi la vérité sur Nowa Huta» ouvre le recueil de reportages de Kapuscinski et d’Hanna Krall, les initiateurs de l’école journalistique polonaise. Les textes vont des années 1960 jusqu’à l’époque de Solidarnosc, dans les années 1980. Krall et Kapuscinski sont de la même génération, ils sont amis, elle est un peu plus jeune, mais ils travaillent de la même façon: un travail d’écoute et d’empathie, une restitution de la parole vive, des portraits qui en disent plus que de longues analyses.

Idéal trahi 

«C’est aussi la vérité sur Nowa Huta» est porté par la fougue de la jeunesse. Le jeune reporter observe les «passe-droits, crapuleries, indifférence, mensonges», les logements suroccupés, déjà dégradés, l’absence de structures culturelles et sociales pour les ouvriers. «On a l’impression qu’un monstrueux champignon bureaucratique a poussé ici, qu’il se propage et écrase tout, mais personne ne s’y intéresse, personne ne se sent concerné»: un texte vibrant de colère devant un idéal trahi. Les reportages suivants, regroupés sous le titre «Le bush à la polonaise», sont pour la plupart des portraits: des paysans qui se sont organisés pour que le train passe chez eux, un flotteur de bois sous le regard émerveillé de trois étudiants exaltés qui voient en lui une réincarnation de Zeus. Ou des scènes prises sur le vif: un bal de province, quatre garçons pour quinze filles. Les filles sont jolies mais les dents déjà gâtées. Le dentifrice et la brosse à dents sont des produits exotiques que personne ne pense à utiliser: Kapuscinski peint avec affection des campagnes attardées, des m’urs rudes, des rapports violents. Il s’attache aux marginaux: cabossés par la vie, l’alcool, la déveine, quelques-uns se sont trouvé un abri sur «la Dune», une petite exploitation agricole abandonnée machines rouillées, mauvaises herbes. «En sauvant leur terre, cinq hommes ont sauvé leur vie. Que pouvaient-ils espérer’ Pouvoir essayer encore une fois.» Trois autres, ailleurs, se pourrissent la vie en se surveillant réciproquement: la mère, le père et le fils, englués dans un marigot de haine et de peur irrationnelles.

Abîmes de préjugés

Kapuscinski a le sens des accroches qui placent le lecteur au centre de l’histoire. Les dialogues sonnent juste, révèlent parfois des abîmes d’ignorance, de préjugés, de bigoterie, mais il n’y a pas de mépris chez lui. La sympathie le gagne toujours sur l’ironie. Le tableau que le journaliste fait de la société polonaise devient gênant pour les autorités: il est encouragé à aller voir ailleurs si c’est mieux. Il devra sa notoriété à ses reportages en Afrique (Ebène, 1998), dans l’Iran du Shah, en Abyssinie’ Il devient une vedette du reportage. On lui reprochera d’enjoliver les faits, de faire de la «littérature» avec le réel. Peut-être, mais ses papiers de jeunesse montrent un très grand talent d’évocation. Une fois, dans la nouvelle intitulée «Le bush à la polonaise», il mesure ses limites: obligé par la nuit de faire halte dans un village de brousse au Ghana, Kapuscinski doit décrire son pays. Il se heurte à l’impossibilité de transmettre «la clef de notre fierté et de notre impuissance», «qu’il y aura toujours un non-dit, capital, essentiel».

Mélancolie poignante 

Hanna Krall, qui est également romancière et scénariste, prend le relais avec «Six nuances de blanc». Ses reportages se situent un peu plus tard, et jusque dans les années 1980. La façon d’entrer directement dans le sujet, la sympathie et l’humour sont proches du style de son ami. Peut-être son approche à elle est-elle plus intime, au ras du quotidien, l’ironie plus mordante, la mélancolie plus poignante. Un jeune couple rêve de retour à la terre, d’autarcie, leur utopie finit mal. Une femme va passer en audience, ses compagnes de cellule l’aident à se faire belle, il y a plusieurs versions possibles de l’histoire qui l’a amenée en prison. Une autre se meurt d’amour pour un condamné. Un stakhanoviste à la retraite dont l’équipe avait atteint 552% de la norme regarde des catalogues de roses d’un il fatigué. Un employé exemplaire ruine toute une carrière en un moment d’inattention fatal. Dans ces années 1960, les fantômes du nazisme s’éloignent, et la Pologne connaît une recrudescence d’antisémitisme. Une universitaire raconte comment la peur et la lâcheté ont permis les licenciements, les refus gênés, les collègues qui se détournent sans saluer. Chargée de titres, elle se retrouve à décorer des abat-jour. Le recueil se clôt sur un portrait d’Anna Walentynowicz, ancienne héroïne du travail 270% de la norme  qui devient leader d’un mouvement de grève, et une grande figure de Solidarnosc. Elle mourra bien plus tard, en 2010, dans le crash de l’avion présidentiel.

REPORTAGES

Ryszard Kapuscinski & Hanna Krall

La Mer dans une goutte d’eau

Traduit du polonais par Véronique Patte et Margot Carlier

Edition Noir sur Blanc, 240 p.

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