Pat Thomas & Kwashibu Area Boys de jeunes Africains à l’assaut de leur propre histoire

Pat Thomas & Kwashibu Area Boys de jeunes Africains à l'assaut de leur propre histoire

Il y a quelques semaines, dans une autre Afrique: Festival Sakifo, Île de la Réunion. Le Piton de la Fournaise vient d’entrer en éruption. Sur une plage immense, un orchestre s’avance en petits pas d’attaquants. A l’avant-centre, un chanteur au crâne rasé, lunettes opaques, piétine dans l’air marin, il alpague, tonitrue, impossible de croire qu’il a presque 70 ans. Il s’appelle Pat Thomas. Avec le guitariste Ebo Taylor, il a défini la bande originale des indépendances, le moindre cabaret d’Accra résonnait alors de son timbre de piment sec. Autour de lui, une escouade de très jeunes musiciens, ghanéens, anglais, qui réinventent en rythmes de quinconce, en synthétiseurs anciens, en guitares bandées, en cuivres chauffés à blanc, le panafricanisme et la modernité d’un continent. En un refrain, ils dévorent l’île. Le choc esthétique de l’été, assurément.

A côté de Pat Thomas, dont l’album avec le groupe Kwashibu Area Boys du nom d’un quartier d’Accra est sorti sur le label anglais Strut Records, un jeune homme aux tresses fines alterne entre son clavier, une six-cordes affutée, des percussions, il mène la danse, littéralement, dans ce ballet interrompu qui doit autant à la soul américaine qu’à ce genre proprement ghanéen, le highlife. On joint par téléphone Kwame Yeboah, leader des Kwashibu Area Boys, quelques jours plus tard; il est forcément sur la route, dans un bus bruyant: «Cet été, nous voyageons beaucoup. Près de soixante concerts. C’est incroyable.» Ils sont passés par la Malaisie, visitent les Etats-Unis et écument l’Europe. Avec, à chaque fois, un public qui n’en revient pas de cette grâce la renaissance d’une musique enterrée il y a près de 40 ans. Kwame porte le prénom du premier président d’Afrique subsaharienne, Nkrumah. C’est un signe.

Nostalgie triomphante

Depuis une dizaine d’années, par l’entregent de mélomanes qui vont déterrer les perles de la musique moderne africaine (des décennies 1960 et 1970), des groupes européens et américains revisitent ces répertoires; en Suisse romande, des ensembles comme Professor Wouassa travaillent au corps l’afrobeat nigérian et Imperial Tiger Orchestra s’était fait une spécialité des modes éthiopiens. Dans toutes les capitales du Nord, des pistes de danse accueillent les vieux hymnes congolais, ceux du Zimbabwe ou du Kenya. Mais jusqu’ici, peu de jeunes Africains avaient réussi à imposer leur vision propre de cette nostalgie triomphante: «Nous avons redécouvert, nous aussi, notre ancienne musique grâce à YouTube. Au Ghana, la jeunesse préférait en général la musique étrangère, le hip-hop américain par exemple. Le fait que, partout ailleurs, les gens raffolent de nos sons, nous a finalement encouragés à revenir sur nos propres pas.»

Kwame Yeboah, né en 1977, est l’instrument rêvé de cette reconquête. Etabli entre Accra et Londres, il a grandi dans une famille de musiciens qui jouaient tous cette musique faite de cuivres, d’électricité, de murmures américains, de faconde ghanéenne: le highlife. A l’âge de 5 ans, il faisait sa peau à une batterie. A 7, il tendait les cordes d’une guitare. Claviériste phénoménal, il s’enfuit ensuite au Danemark où il étudie l’harmonie et la composition; le pianiste panaméen Danilo Pérez est un de ses maîtres. «Au début des années 1980, les Africains ont commencé à renoncer aux instruments acoustiques, notre musique est devenue essentiellement électronique. Mais aujourd’hui, de nouvelles institutions, des conservatoires ouvrent. A Accra, je vois une nouvelle génération émerger et je l’intègre dans mes projets, je l’enregistre dans mon studio. Avant, les jeunes musiciens quittaient le continent. Comme au temps de l’esclavage, nous étions dépouillés de nos forces vives. Aujourd’hui, le mouvement commence à s’inverser.»

Machine à faire du neuf

Kwame ne se contente pas de marcher sur les pas de ses pères, il enregistre aussi de la soul, du rap, il accompagne Craig David, Stevie Wonder, le pionnier jamaïcain Ken Booth. Ce n’est donc pas un retour en arrière. L’ensemble Pat Thomas & Kwashibu Area Boys est une gigantesque machine à faire du neuf avec de l’archéologie immédiate. Sur scène, au risque de découvrir un musée du highlife, cette musique qui a largement inspiré le Nigérian Fela Anikulapo Kuti pour fonder son afrobeat, se substitue une impression de grandeur, un souffle, une maîtrise des arrangements: ce groupe est l’une des plus belles choses de scène vues ces dernières années. Et Pat Thomas, le vétéran séminal, n’y est pas étranger. Pour Kwame, c’était une évidence de rameuter sa voix et ses colifichets: «La lignée de transmission pour cette musique orchestrale est rompue depuis la fin des années 1970. Nous avions besoin d’un homme capable de porter ce message et cette culture de la manière la plus authentique.»

Leur disque, orné d’une pochette vintage à souhait, mêle donc les contributions d’acteurs centraux de la musique africaine (le batteur de Fela Tony Allen, le géant highlife Ebo Taylor) et une nouvelle génération venue de deux continents, dont l’excellent saxophoniste anglais Ben Abarbanel-Wolff qui codirige les ébats. On écrivait la semaine dernière sur les nouveaux rythmes électroniques africains que le phénomène français MHD a imposés. Il existe aussi une nouvelle musique instrumentale sur le continent. Une musique qui se dissémine, qui capte dans sa propre histoire l’énergie d’un réveil.

Pat Thomas & Kwashibu Area Boys en concert, Place de La Riponne, Lausanne, mardi 5 juillet à minuit dans le cadre du Festival de la Cité. www.festivalcite.ch

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