Peut-on faire jouer les dieux de son côté’

Peut-on faire jouer les dieux de son côté'

Le sport est ainsi fait qu’il arrive toujours un moment où l’on doit renoncer à tout maîtriser, à tout contrôler. Il y a des jours, des soirs et des nuits où tout ne va pas comme on voudrait, où rien ne va comme il faudrait. Parfois la machine se grippe, le temps se dilate ou se contracte, le ballon s’anime d’une volonté qui lui est propre, la rondelle paraît dotée d’un libre arbitre, le goudron colle aux roues, chaque chaussure pèse cent kilos et cent kilos pèsent au moins une tonne. Ça coince, sans que l’on puisse avancer de bonnes explications. Car ce que l’on avait fait la veille, on l’a refait le jour même. Même échauffement, même alimentation, même équipement, même routine. Et pourtant ça rate.

Heureusement, le sport est aussi ainsi fait que quelques fois, ça réussit! Et de manière tout aussi inattendue. Subitement, tout sourit. On est «dans la zone», le temps est suspendu. Personne ne paraît hors d’atteinte, rien ne semble impossible. Et l’on gagne contre la montre, contre les autres, contre soi-même, envers et contre tout, envers et contre tous! On gagne et l’on ne sait ni comment ni pourquoi. Car on est toujours le même athlète, avec ses qualités et ses défauts, avec les mêmes forces et les mêmes faiblesses.

Saint Jude ou les fantômes du Wankdorf

On pourrait s’en remettre au hasard. Parler d’impondérables, de la glorieuse incertitude du sport, des aléas. On pourrait invoquer la malchance, la poisse, la scoumoune. On pourrait imputer les bonheurs et les déceptions au hasard, au destin, à une fatalité. Et simplement l’accepter. On pourrait, mais on ne veut pas. Car on n’aime pas ça. On cherche à tout maîtriser, à tout contrôler, à faire en sorte que tout aille comme on voudrait, comme il faudrait. Alors, on en rajoute. On postule l’existence de quelque chose ou de quelqu’un plus haut, plus grand, plus fort. Dieu, saint Jude le patron des causes perdues , les dieux du stade, les fantômes du Wankdorf ou les esprits des anciens. On s’en convainc. Il y a quelque part des ancêtres ou des mânes qui veillent au destin de celles et ceux qui jouent, courent, nagent, lancent, sautent ou se battent. Forces supérieures, elles ont le pouvoir d’influencer le jeu. Ce sont elles qui font tomber la balle du bon côté, qui font dévier la rondelle. Êtres tout-puissants, ils sont capables d’interrompre le cours normal des choses. Ce sont eux qui maintiennent la barre dans un équilibre précaire, qui suscitent le coup de vent qui porte le javelot un mètre plus loin.

Encore faut-il que les dieux jouent du bon côté. Le sien, forcément! Alors, pour les obliger, on trouve des moyens. Comme Zidane qui enfile d’abord la chaussette gauche. Comme les Islanders qui ont inventé «la barbe des séries». Comme les footballeurs américains qui évitent de marcher sur le logo de leur équipe. Comme celles et ceux qui remettent chaque soir le slip qui gagne ou qui font un signe de croix en entrant sur le terrain. Des comportements toujours un peu névrotiques. Mais quand c’est l’athlète qui les effectue, ces TOC ont du sens. Ils le rassurent, augmentent sa confiance, l’aident à être meilleur. Peu importe qu’il y ait un Dieu, qu’il y en ait plusieurs ou qu’il n’y en ait aucun. La foi seule suffit. Tout est possible pour celui qui croit. Non pas grâce à celui auquel il croit, mais simplement parce qu’il croit que tout est possible. Le sport est ainsi fait qu’il y a des miracles, qu’il y a des sauveurs, qu’il y a des buts qui semblent venir de nulle part.

Le slip ne gagne que le samedi

Ce qui peut fonctionner sur le terrain ou sur la piste peut valoir dans les gradins. Un athlète peut être transcendé à voir un public brandir des drapeaux, à l’entendre hurler des encouragements. Mais ça ne marche pas à distance, ça ne fonctionne pas devant un poste de télévision. Que l’on s’installe dans la cuisine ou dans le salon, que l’on marmonne une prière ou que l’on se croise les doigts, que l’on regarde ou non la dernière minute de jeu n’a pas le moindre impact sur la performance d’un athlète ni sur le résultat d’une compétition. Pure superstition. Il n’empêche, on y croit. On prétend détenir le pouvoir de faire jouer les dieux de son côté, on prétend avoir une influence sur le résultat, on prétend avoir son rôle à jouer. On prétend tout maîtriser, tout contrôler.

Mais ça ne marche pas. On perd aussi avec le slip qui gagne. On perd aussi sous les encouragements. On perd aussi quand le supporter a fermé les yeux. Ce qui n’empêche pas de vouloir y croire. Alors, inlassablement, on reformule les croyances, on reconstruit les rites. On devient plus minutieux, plus scrupuleux. C’est peut-être que le slip ne gagne que le samedi. Ou que l’on n’a pas crié assez fort. Ou qu’il faut fermer les yeux et se croiser les doigts dans la cuisine. Classique procédure d’immunisation.

Et si les dieux ne s’intéressaient tout simplement pas aux résultats’ Et si le sport était ainsi fait qu’il arrive toujours un moment où l’on devrait renoncer à tout maîtriser, à tout contrôler’

* Olivier Bauer est professeur à l’Institut lémanique de théologie pratique de l’Université de Lausanne. Il travaille sur la transmission de la foi, sur les relations entre sport et religion et sur une approche théologique de l’alimentation. Son blog «Une théologie au quotidien».

Laisser un commentaire