Philomena Colatrella directrice de la CSS, La Confédération doit contrôler le prix des médicaments

Philomena Colatrella directrice de la CSS, La Confédération doit contrôler le prix des médicaments

Le 1er septembre, Philomena Colatrella prendra la présidence de la direction générale du groupe CSS. Première femme à occuper ce fauteuil, la Lucernoise analyse l’augmentation des coûts de la santé et des hausses de primes à venir. Avec 1,28 million de clients dans l’assurance de base, la CSS est l’un des plus importants assureurs maladie du pays.

Le Temps: La saison des hausses de primes se rapproche, puisque c’est en septembre que l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) publiera les augmentations prévues par les caisses. Santésuisse prévoit une hausse moyenne de 4 à 5%; Pierre’Yves Maillard, le ministre vaudois de la santé, de 5%. Qu’en sera-t-il pour les assurés de la CSS’

Philomena Colatrella: Il est impossible de donner des chiffres exacts pour l’instant: la loi nous interdit de communiquer sur les primes avant leur approbation par l’OFSP. Mais disons que ces estimations ne sont pas impossibles. En revanche, elles représentent une moyenne. Les augmentations individuelles pourront donc s’en écarter selon le canton de résidence ou le modèle d’assurance choisi.

Chaque année, c’est le même refrain: les coûts de la santé augmentent, les primes suivent, politiciens, médecins, hôpitaux et caisses se renvoient la balle de la responsabilité. Selon vous, qui sont les principaux fautifs’

‘ C’est à la fois la faute de chacun des acteurs et d’aucun d’entre eux en particulier! Le système de santé suisse fait partie des meilleurs au monde. L’évolution des technologies médicales ainsi que le vieillissement de la population contribuent à sa cherté. Le progrès médical a permis de gagner en qualité et réduit considérablement le temps accordé aux soins, mais cela a un prix dont les primes sont le miroir. Pour être plus précis, la Suisse connaît un accès élevé aux soins: la densité d’hôpitaux et de cabinets médicaux y est très élevée avec 4 médecins pour 1000 habitants, contre une moyenne de 3,3 dans les pays de l’OCDE. Autre exemple: la densité des IRM est très importante, avec 20,9 unités pour 1000 habitants, contre une moyenne de 14,9 pour 1000 habitants toujours dans les pays de l’OCDE. Enfin, le prix des médicaments, notamment pour les maladies chroniques comme l’hépatite C ou le cancer, a pris l’ascenseur. Cela devient problématique.

Ce n’est pas la première fois que vous critiquez le prix des médicaments’

‘ Avec six milliards de francs, les médicaments représentent environ 20% de l’ensemble des coûts à charge de l’assurance de base obligatoire. Selon le dernier moniteur de l’OFSP, nous avons déjà versé 5% de plus que l’année précédente sur les six premiers mois de l’année. En Suisse, les médicaments originaux coûtent environ 20% de plus que la moyenne européenne, les génériques sont 50% plus chers. Nous plaidons pour que la Confédération contrôle chaque année le prix de l’ensemble des médicaments et la liste des spécialités que les caisses doivent prendre en charge. Il n’y a plus eu de contrôle des prix par l’OFSP depuis 2015. Ainsi, les prix se basent encore sur un cours de l’euro à 1,20 franc au lieu de 1,09 franc. La Suisse passe donc à côté d’une économie de 200 millions par an. Nous demandons aussi un droit de recours des caisses, comme c’est le cas pour les entreprises pharmaceutiques, lorsqu’un médicament est admis sur la liste des spécialités.

Et les caisses’ Comment peuvent’elles contribuer à stabiliser les coûts de la santé’

‘ Notre travail consiste à gérer notre assurance maladie d’une manière responsable, notamment en contrôlant au plus juste les factures (nous versons 20 millions de prestations par jour). Notre responsabilité est également d’agir sur le plan politique.

Que demandez’vous’

‘ Nous demandons à la Confédération de gérer de manière pointue le catalogue des prestations à charge de l’assurance de base pour pouvoir éliminer celles qui ne sont pas efficaces au regard de leur coût. Nous demandons également une meilleure transparence sur les méthodes d’évaluation.

Revenons aux caisses maladie. Outre le contrôle des factures et la gestion interne, que pouvez’vous faire de plus’

‘ Cet été, nous avons par exemple lancé un programme de contrôle de la qualité des établissements hospitaliers sur Internet. C’est une sorte de «TripAdvisor» des hôpitaux destiné aux assurés, une liste à partir de laquelle les patients ont la possibilité de comparer la qualité des soins. Je rêve de pouvoir un jour faire la même chose avec les médecins. Nous agissons également sur le plan de la prévention avec des programmes qui motivent les gens à bouger davantage, comme MyStep (les assurés au bénéfice d’une complémentaire qui marchent plus de 10’000 pas par jour peuvent recevoir un bonus financier d’au maximum 140 francs par année; la performance est mesurée par un podomètre qui transmet le nombre de pas électroniquement à l’assureur, ndlr). Je plaide aussi pour le développement d’un système plus libéral et transparent avec davantage de conventions qui lieraient les assureurs et les médecins.

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A votre avis, dans quelle mesure la révision en cours de Tarmed (le tarif médical pour les prestations ambulatoires) permettra’t’elle de limiter les hausses de coûts’

‘ Il faut réformer Tarmed pour éliminer certaines inefficacités et éviter des incitations à des tarifications inadéquates: par exemple, les médecins ont la possibilité de comptabiliser de petites prestations supplémentaires, comme l’étude du dossier en l’absence du patient. Ces prestations ont doublé depuis 2010. C’est pour cela que nous plaidons pour développer des tarifs forfaitaires en fonction des traitements. Ce modèle tarifaire a déjà démontré son efficacité dans le domaine hospitalier.

Alain Berset, le ministre de la santé, exige que la révision de Tarmed n’entraîne pas de hausse globale de la facture des soins ambulatoires qui s’élève à 11 milliards de francs. De nombreux acteurs du système de santé ne croient pas que ce soit possible. Et vous’

‘ En réalité, chaque réforme tarifaire a entraîné une augmentation de la facture globale. A l’instar de la Confédération, nous plaidons pour une réforme de Tarmed à coût constant. Certaines prestations ont évolué et doivent être revalorisées, tandis que le prix d’autres thérapies doit baisser. C’est le cas pour certaines prestations ORL, en radiothérapie ou en ophtalmologie, par exemple, où la technologie a rendu les traitements plus efficaces et a permis de réduire considérablement le temps accordé aux soins. Dans cet effort commun de réformer le système, les médecins doivent aussi faire leur part d’effort.

La Fédération romande des consommateurs envisage de lancer une initiative populaire pour permettre la création de caisses cantonales ou régionales inspirées du modèle des caisses de compensation AVS; elles fixeraient le montant des primes et les encaisseraient. Puisque les caisses actuelles subsisteraient et se chargeraient des factures, pourquoi refusez’vous ce modèle’

‘ La liste des arguments est longue! D’abord parce que la caisse unique a déjà essuyé trois refus en votation, la dernière fois en 2014. Ensuite, un système avec des caisses de compensation serait très complexe: on créerait une nouvelle structure, ajoutant des coûts supplémentaires à l’ensemble. Les cantons seraient à la fois les assureurs maladie et les propriétaires des hôpitaux, j’y vois une source de conflit d’intérêts. En outre, avec un système cantonal, le risque serait réparti sur moins d’assurés et les primes augmenteraient. Aujourd’hui, dans la Constitution et la LAMal, la solidarité est organisée au niveau national et la compensation des risques à ce niveau’là est un instrument adéquat pour lutter contre la chasse aux bons risques. Enfin, dans bien d’autres pays, les caisses publiques comme la Sécurité sociale française sont déficitaires. Cela n’a pas de sens de copier un tel modèle.

A 48 ans, Philomena Colatrella deviendra la patronne du groupe CSS ce 1er septembre. Avocate de formation, elle a fait toute sa carrière au sein de la CSS, dont le siège est à Lucerne. Philomena Colatrella a notamment mis en place le service juridique et de compliance de la caisse; elle a également supervisé la fusion avec Intras, qui a permis d’ancrer l’assureur en Suisse romande.

Secrétaire générale depuis 2012, elle s’est préparée à la présidence de la direction générale puisqu’elle est vice’directrice du groupe CSS depuis 2014.

Mariée et multilingue, elle parle allemand, français, italien sa langue maternelle, anglais et espagnol. Elle a grandi à Lucerne et fait ses études de droit à l’Université de Fribourg. Elle est également la première femme à entrer au comité de l’Association suisse des assureurs.

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