Rosalie Blum ou le mystère de la dame aux yeux tristes

Rosalie Blum ou le mystère de la dame aux yeux tristes

A la Sainte-Simone, la vieille Simone (Anémone) déguste traditionnellement un crabe au citron. Mais Vincent (Kyan Khojandi), son bon à rien de fils, a oublié d’en acheter. Cette étourderie qui lui vaut quelques jérémiades culpabilisantes. Alors il enfourche son vélo pour aller quérir les précieuses denrées. Vincent, la trentaine dégarnie, mène une «vie est palpitante». Il habite l’appartement sous celui de sa mère, il tient le salon de coiffure qu’il a hérité de son père, sa copine est aux abonnés absents’

Les magasins étant fermés ou en rupture de crabe, Vincent arrive dans une supérette excentrée. Le destin est en marche: une violente impression de déjà-vu le saisit face à l’épicière (Noémie Lvovsky), une souriante quadragénaire aux yeux mélancoliques. Cette femme obsède Vincent. Il se met à l’épier. Il découvre son nom, Rosalie Blum. Il fouille ses poubelles, récupère des brouillons de lettres d’amour. Il s’interroge: qui va-t-elle voir en prison’ Quel lourd secret cherche-t-elle à oublier devant un gin au fond d’un bar minable’ Par une nuit sans lune, il la surprend même à un sabbat au fond des bois, invoquant avec d’autres sorcières l’esprit du crocodile’

«Ne fais pas de cinéma»

Julien Rappeneau, 44 ans, est le fils de Jean-Paul, horloger de la comédie française, auquel on doit La Vie de château, Le Sauvage, Tout Feu tout flamme, ou, naturellement, Cyrano de Bergerac. Il a grandi dans le milieu du cinéma, mais son père lui répétait «Ne fais pas de cinéma, c’est une vie difficile, compliquée, il y a tellement d’autres belles choses». Alors le gamin a fait des études, du journalisme, a travaillé pour Ecran Total et Télérama. A la fin des années 90, Jean-Paul Rappeneau s’attelle à l’écriture de Bon Voyage; son fils lui propose des idées. Ils finissent par travailler ensemble et Julien se retrouve scénariste. «Je me suis lancé dans le cinéma grâce à mon père qui me disait de ne pas en faire», sourit-il. Il collabore à 36 Quai des Orfèvres, Faubourg 36, Largo Winch, Cloclo’

L’envie de passer derrière la caméra ne le démange pas plus que ça. Mais il s’éprend de Rosalie Blum. Ce roman graphique en trois volumes de Camille Jourdy lui donne l’énergie de se jeter à l’eau, sans même être passé par l’étape du court-métrage. Son coup d’essai s’avère tout à fait probant. Le film mêle subtilement comédie, drame, fantaisie, ainsi qu’une une touche de suspense. Il exprime avec justesse le doux ennui que distille une ville de province. Il se prévaut d’une distribution irréprochable. Autour de Noémie Lvovsky, renouant avec un personnage fêlé comme l’héroïne de Camille redouble, Anémone fait des étincelles en mégère criarde vivant parmi peluches et poupées, tandis que Kyan Khojandi (révélé par la télévision dans Bref) amène une dimension lunaire

Pièce de puzzle

Julien Rappeneau divise son film en trois parties. La première se concentre sur Vincent tentant de percer le mystère de Rosalie. La seconde montre le contrechamp des filatures malhabiles. Rosalie a repéré les manigances de Vincent. Alors elle contacte sa nièce. Aude (Alice Isaaz) n’est pas vraiment chômeuse mais elle n’entend pas le réveille-matin. Elle a renoncé à ses ambitions artistiques, laissé tomber des études sérieuses. Elle mène une vie de bohème en colocation avec un saltimbanque incompétent (Philippe Rebbot). Sur mandat de tante Rosalie, Aude, flanquée de ses copines Cécile et Laura (Sara Giraudeau et Camille Rutherford), se met à suivre Vincent. Cette transposition de l’arroseur arrosé déplace l’intrigue du côté d’Alice détective et donne la clé de quelques mystères qui sont les blousons noirs qui ont compissé le paillasson de l’acariâtre Simone’ A qui sont adressées les lettres inachevées’

Après la thèse et l’antithèse, la synthèse. Les personnages finissent par opérer leur jonction et à se réconcilier avec leur passé, leurs démons. En guise d’appendice, un flash-back pose la dernière pièce du puzzle, totalement inattendue. Oui, les yeux tristes de Rosalie ont jadis croisé ceux de Vincent et il était écrit qu’un jour ces deux-là devraient se croiser à nouveau’

Rosalie Blum, de Julien Rappeneau (France, 2015), avec Noémie Lvovsky, Alice Isaaz, Anémone, Sara Giraudeau, Camille Rutherford, Philippe Rebbot, 1h35.

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