Sécheron fait partie des sites clés pour la technique ferroviaire d’ABB

Sécheron fait partie des sites clés pour la technique ferroviaire d'ABB

A la tête d’ABB depuis 2013, Ulrich Spiesshofer est un peu le «Monsieur 100’000 volts» de l’industrie. Qu’il s’agisse d’efficience énergétique, de robotique, de transport ferroviaire ou des développements autour de l’«industrie 4.0», l’Allemand, né en 1964, a toujours un exemple d’innovation à mettre en évidence. Le docteur en économie de l’Université de Stuttgart est convaincu que la Suisse peut occuper une place de leader sur le plan technologique, à condition de savoir mettre en valeur la recherche et développement grâce à des applications.

Le Temps: Il y a un grand débat au sujet de l’«industrie 4.0», soit l’amélioration des processus dans l’industrie obtenue grâce aux nouvelles possibilités offertes par la numérisation, pour savoir si cette évolution fera ou non disparaître massivement des emplois. Ne verra-t-on à l’avenir plus que des usines fonctionnant sans personnel’

Ulrich Spiesshofer: Il faut rappeler que la discussion à propos de l’impact de l’évolution technologique sur l’emploi existe depuis plus de cent ans! Il y a un siècle, des gens jetaient des pierres sur les automobiles accusées de détruire des emplois. Il y a ensuite eu la même discussion à partir des années 1970 lorsque des robots de soudage sont apparus dans l’industrie automobile. Malgré tout, dans l’ensemble, nous n’avons encore jamais eu autant d’emplois qu’aujourd’hui. Lorsque l’innovation et la technologie sont utilisées de manière sensée, c’est, sur le long terme, positif aussi pour l’emploi et la prospérité.

– Cela ne va-t-il pas néanmoins transformer la manière de travailler de beaucoup de personnes’

– Il est certain que l’innovation modifie en profondeur la manière de travailler et que l’évolution est actuellement très rapide. A cet égard, nous avons aussi une responsabilité à assurer, à savoir que nos collaborateurs ne ratent pas le train de cette évolution. Nous devons veiller à ce que les qualifications ou la formation continue de nos collaborateurs tout comme celle de la formation dans les universités, les hautes-écoles en général soient à la hauteur de l’évolution technologique. La formation doit pouvoir évoluer aussi rapidement que la technologie.

Et que cela signifie spécifiquement pour la Suisse’

‘ La Suisse, en tant que pays à salaire élevé, ne restera compétitive que si elle le demeure à l’international. Cela non seulement dans le domaine de la recherche et du développement mais aussi dans celui des applications liées aux nouvelles technologies. Qu’il s’agisse de l’industrie 4.0 ou de l’internet des objets, nous devons être leader dans la manière d’utiliser ces technologies, pas seulement dans leur développement. L’interaction entre la formation, la recherche et l’industrie est essentielle. Nous ne devons apprendre à ne pas avoir peur de la technologie mais être enthousiaste face à celle-ci.

Dans ce sens, nous avons aussi renforcé notre compétence dans le domaine de la numérisation dans l’industrie avec la nomination de Sami Atiya comme membre de la direction et pour diriger l’unité de l’automation et des moteurs pour l’industrie («Discrete Automation and Motion»). Sami Atiya avait été pendant 18 ans actif chez Siemens et il apporte une expérience dans la gestion de portefeuilles industriels dans les domaines de la robotique, des logiciels et de l’intelligence artificielle.

Vous avez participé le 1er juin à l’inauguration du tunnel de base du Gothard. Que représente ce projet pour ABB et quels autres développements sont à attendre en lien avec les techniques ferroviaires’

‘ L’ouverture du tunnel de base du Gothard est un événement important pour nous à trois égards. Premièrement, en termes de planification du projet. La Suisse a joué un rôle de leader sur le Vieux Continent pour relier plusieurs pays européens. Un tunnel de 57 kilomètres de long sous presque 2 kilomètres de profondeur est un projet absolument unique car il nécessite une coordination très particulière entre différentes technologies, incluant les systèmes d’aération, l’alimentation en électricité du tunnel et bien sûr aussi celle des trains. Deuxièmement, c’est aussi un succès en termes de réalisation du projet. Beaucoup de gens se demandent toujours comment un tel projet a pu être réalisé dans les temps, et en respectant le budget. Troisièmement, il l’est aussi au niveau de l’exploitation du système lui-même, qui nécessitera de coordonner à la fois l’éclairage, l’aération et le fonctionnement de 900 commutateurs interrupteurs et plus de 300 transformateurs.

‘ L’expérience de ce projet pourra-t-elle servir de carte de visite ailleurs’

‘ Dans le monde entier, les infrastructures sont en développement. Si des spécialistes du monde entier se sont rendus en Suisse pour observer comment il est possible dans un tunnel de plus de 50 kilomètres d’avoir à la fois un apport fiable de courant et des systèmes d’aération qui fonctionnent, alors oui, c’est un ouvrage exemplaire à la fois pour la Suisse et pour ABB. Qu’il s’agisse de projets autour du Bosphore en Turquie, en Egypte ou en Chine, la mise en place de liaisons au sein de grandes agglomérations via des systèmes de tunnel est et sera d’actualité pendant encore de nombreuses années. Le fait de pouvoir agir comme partenaire technologique dans le domaine de l’infrastructure est une chance fantastique pour ABB.

‘ Avez-vous déjà reçu des demandes spécifiques en lien avec les équipements que vous avez installés au Gothard’

‘ Sans entrer dans les détails, nous avons déjà reçu plusieurs demandes d’entreprises ou d’institutions qui sont venues s’informer à propos de ce qui a été installé au Gothard. Des clients du monde entier ont été rendus attentifs à notre technologie grâce à ce projet.

‘ ABB réalise actuellement avec ses équipements pour le domaine ferroviaire autant de chiffre d’affaires dans ce secteur qu’il y a une vingtaine d’années, lorsque le groupe construisait encore des locomotives. Dans quelles régions y a-t-il le plus grand potentiel pour la technologie que vous proposez dans le domaine ferroviaire’

‘ Le transport de masse de personnes est un sujet d’actualité presque partout, à des degrés un peu différents. Si vous considérez l’Europe, le continent dispose certes déjà d’un réseau ferroviaire déjà très dense, au contraire de certains pays émergents par exemple. Néanmoins, même sur le Vieux Continent, des améliorations sont nécessaires. D’une part, car il est nécessaire d’accroître la densité du transport des passagers. Pour y parvenir, il faut avoir de bonnes techniques de gestion du courant, permettant d’atteindre certaines vitesses et certaines capacités de traction.

D’autre part, il y a l’aspect de l’amélioration ultérieure des équipements de trains ou d’installations déjà existants. Par exemple, pour les trains ICE de la première génération, nous avons élaboré un paquet d’équipements qui peuvent être installés ultérieurement. Cela permet d’améliorer l’efficience énergétique d’environ 15%, en gardant le même train d’origine. C’est un point très important si l’on sait que le premier facteur de coûts de l’exploitation des trains est l’énergie. Aux Etats-Unis, il y a beaucoup de projets en cours dans le domaine du transport de masse et à longue distance. En Chine, l’urbanisation se poursuit à un rythme élevé, ce qui se traduira par davantage de demande pour des équipements de transport.

– Qu’en est-il des infrastructures’

– Du côté des infrastructures fixes, nous avons aussi des solutions innovantes en ce qui concerne la récupération d’énergie. Quand un train freine en s’approchant d’une gare, il est possible de récupérer une partie de l’énergie ainsi produite qui est ensuite stockée dans une installation située dans la gare. Quand il repart, cette électricité est réinjectée dans le système. De tels équipements sont déjà utilisés dans le réseau de trains régionaux de Varsovie par exemple. Enfin, il faut aussi y ajouter la dimension du service, qui représente 30’000 collaborateurs chez nous (ndlr, sur 135’000 collaborateurs). Une large partie de nos revenus proviennent ainsi de la maintenance, pas seulement de la fabrication d’équipements.

‘ Que signifient ces développements pour le site d’ABB Sécheron à Genève’

‘ Sécheron fait partie des sites clés pour la technique ferroviaire d’ABB, pas seulement en Suisse mais aussi sur le plan global. Le site est très intégré dans l’ensemble de nos activités ferroviaires, qu’il s’agisse de la production ou du développement. C’est aussi le cas pour les bus électriques hybrides qui peuvent être rechargés avec notre technologie TOSA en l’espace de quelques secondes seulement. Le site de Sécheron est important à la fois du point de vue de la qualité et de l’innovation.

‘ Ce système de bus sera-t-il testé bientôt à large échelle’

‘ Cette technologie est encore en phase de test. Il est déjà possible de se déplacer avec de tels bus sur une ligne entre l’aéroport et la gare de Genève. Un déploiement à plus large échelle sur le marché n’interviendra toutefois que beaucoup plus tard. Un des atouts de cette technologie est qu’elle évite de devoir utiliser des systèmes d’alimentation électriques situés au-dessus du bus car l’électricité est stockée de manière très compacte dans des batteries. Cela apporte beaucoup plus de flexibilité pour ces bus, en permettant par exemple de changer les itinéraires en cas de travaux ou de les utiliser de manière ad hoc selon les besoins de manifestations spécifiques. Outre cet exemple concernant les bus, ABB a des projets d’innovation identiques pour la robotique ou l’efficience énergétique.

‘ Concernant l’efficience énergétique, il y a un débat fréquent au sujet de savoir s’il vaut mieux mettre l’accent sur la production d’énergie propre, soit du côté des producteurs, ou s’il vaut mieux réduire celle-ci du côté des consommateurs. Que peut apporter ABB dans ce domaine’

‘ Notre rôle consiste clairement à parvenir à découpler la production économique des atteintes à l’environnement. Cet objectif peut être atteint grâce à une meilleure efficience énergétique justement. Aujourd’hui, le plus grand bloc de consommation d’électricité est constitué par les quelque 300 millions de moteurs électriques qui sont utilisés par l’industrie à travers le monde. En équipant après coup un grand nombre de solutions de traction de manière plus efficiente, vous pouvez améliorer l’efficience énergétique dans une proportion allant jusqu’à 60% par rapport aux solutions conventionnelles existantes. Et cela sans même changer les installations de base! C’est le premier levier sur lequel nous pouvons agir. Deuxièmement, il faut veiller à ce que la production et le transport de courant soient assurés de la manière la plus respectueuse de l’environnement. Dans l’énergie solaire par exemple, nous figurons parmi les trois premiers fournisseurs de commutateurs.

‘ Quelle est l’influence de la chute des prix du pétrole survenue entre la mi-2014 et le début de 2016 pour les projets en matière d’énergies renouvelables. Si le pétrole est moins cher qu’il y a trois ou quatre ans, cela ne réduit-il pas l’attrait de tels projets pour les investisseurs’

‘ Plusieurs facteurs doivent être pris en compte au sujet de la chute des prix du pétrole. D’un côté, s’agissant du secteur du pétrole et du gaz, il est clair qu’une baisse des prix du brut entraîne un recul des investissements dans ce domaine. De l’autre, la baisse des prix a eu un deuxième effet pour nos clients qui achètent du pétrole: à savoir que leurs coûts de production ont diminué tout au long de la chaîne de valeur ajoutée. Et pour ceux-ci, la baisse des prix a eu un effet plutôt positif. Troisièmement, un autre effet important du recul des prix du pétrole doit être considéré concernant les énergies renouvelables.

– Quel est cet effet pour les énergies renouvelables’

– Dans le monde, environ 500 milliards de dollars ont été dépensés par année comme subventions pour le pétrole et le gaz. Par exemple afin que le diesel ne soit pas trop cher pour l’agriculture en Inde ou pour que les pompes à eau ne coûtent pas trop cher dans les régions sèches. Avec les prix plus bas que l’on a observés depuis 2015, de telles subventions ne sont plus nécessaires. On peut allouer l’argent, qui était utilisé comme subvention pour réduire les coûts des produits pétroliers, à d’autres buts.

Cela ouvre de nouvelles perspectives pour investir dans les infrastructures, dans les transports, pour les énergies renouvelables que ce soit en Inde ou d’autres pays émergents. De ce point de vue là, la baisse des prix du pétrole est plutôt favorable pour les investissements dans des projets liés aux énergies renouvelables. La récente mise en service dans le sud de l’Inde de cinq sous-stations électriques qui relient une centrale électrique solaire au réseau de distribution indien constitue un exemple de tels projets dans les pays émergents.

‘ Dans l’industrie, ABB a présenté fin avril à Hanovre ses nouveaux senseurs intelligents («smart sensor») servant à surveiller les moteurs développés en collaboration avec Swatch. De telles coopérations vont-elles se répéter avec d’autres groupes suisses en matière de recherche et développement’

‘ Dans notre stratégie appelée «Next-Level», nous envisageons trois moyens de croître. Premièrement, de manière organique, soit par nos propres moyens. Deuxièmement, via des acquisitions, et, troisièmement, via des partenariats stratégiques, à l’exemple du projet mentionné de senseurs. Dans le monde actuel, nous devons être plus ouverts et travailler plus fréquemment via des partenariats afin d’être plus agile et pour amener plus rapidement des innovations sur le marché. Les partenariats avec d’autres entreprises seront un moteur de croissance pour ABB à l’avenir.

– Qu’apportent vraiment ces senseurs intelligents’

– Ils entrent tout à fait dans notre vision de rendre les objets davantage connectés. A l’avenir, l’industrie aura toujours plus besoin d’appareils qui sont reliés entre eux via un réseau. Ce projet est un bon exemple de ce qui peut ressortir lorsque l’on met ensemble deux entreprises suisses, ABB et Swatch, qui sont leader dans leur domaine d’activité. Ce qui en ressort est non seulement positif pour les deux entreprises mais aussi pour la Suisse en tant que pays leader dans le domaine de l’innovation.

‘ La semaine prochaine, ABB va remettre un exemplaire de son robot YuMi aux EPF de Lausanne et de Zurich. Pourquoi ABB leur offre un tel robot’ Cela signifie-t-il que vous allez intensifier votre collaboration avec ces deux instituts’

‘ Nous fêtons cette année le 125e anniversaire de notre existence en Suisse. Une part importante du succès de l’entreprise est à mettre sur le compte de sa capacité d’innovation. ABB investit chaque année environ 1,5 milliard de dollars dans la recherche et le développement. A l’occasion de cette célébration et pour rendre hommage à notre longue collaboration avec des chercheuses et chercheurs, ABB a décidé de remettre un exemplaire de YuMi le premier robot collaboratif (ndlr: capable de collaborer avec des humains) aux EPF de Zürich et de Lausanne. Nous voulons ainsi montrer un signal de notre soutien à des scientifiques aussi à l’extérieur de l’entreprise et souligner notre appui au site de recherche suisse. En dehors de ce projet, nous collaborons du reste aussi sur la base de projets spécifiques avec des hautes écoles, notamment les EPF de Zurich et de Lausanne.

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