Selon le pape de la prévoyance la Suisse doit réduire à 20 le nombre de caisses de pension 

Selon le pape de la prévoyance la Suisse doit réduire à 20 le nombre de caisses de pension 

A l’occasion des 20 ans de l’«Innovation deuxième pilier», organisée entre autres par la CFA Society Switzerland, mardi à Thun, Keith Ambachtsheer, considéré comme l’un des plus grands experts en prévoyance au monde, s’est penché sur le système de retraite suisse. Ce dernier n’est pas le seul à rencontrer «d’immenses problèmes», explique-t-il au Temps.

L’expert pointe d’abord du doigt le nombre de 2000 caisses de pension actives sur ce marché. A son avis, «le défi de la Suisse est de porter le nombre à 20!». Ce professeur émérite à l’université de Toronto connaît l’avantage de la taille. Il est conseiller d’Elekta en Suède, lequel couvre tous les employés des services du pays, soit plus d’un million d’assurés. Cela lui permet de réduire les coûts et de ne pas externaliser la gestion des placements. «En Suisse, les caisses de pension ne peuvent que rarement gérer à l’interne», déplore-t-il. Les coûts de ce système sont «exorbitants», à son goût.

Le 3e pilier n’est pas «une bonne idée»

Le système des trois piliers, inventé par la Banque mondiale en 1994, n’est pas absent de critiques de la part de ce professeur canadien. «Le troisième pilier, celui de la prévoyance individuelle, n’est pas une bonne idée. Les individus ne savent pas comment prendre des décisions de gestion à long terme. Mieux vaut se concentrer sur les deux premiers», indique-t-il. Sous l’angle du design du système, la Suisse obtient pourtant de bonnes notes de sa part, 5e meilleur à l’indice mondial de Melbourne-Mercer. Il profite du fait que l’essentiel des rentes est financé par les deux premiers piliers.

Dans l’histoire, 70% du financement des retraites proviennent du rendement et seulement 30% des cotisations. «Sans rendement, le modèle ne fonctionne plus. Le pays qui choisit la sécurité et omet le rendement doit en payer un prix extrêmement élevé», note-t-il.

La réalité historique des marchés financiers montre que le rendement réel des actions s’élève à 6% et celui des obligations 3%. Le rendement moyen, jusqu’ici très appréciable, rend les retraites bon marché.

Un rendement divisé par deux

L’avenir s’annonce plus morose. L’expert évalue le rendement réel futur des actions en additionnant le rendement obligataire actuel et la croissance économique, soit aux Etats-Unis 2% de rendement et 1,5% de croissance. «Nous passerons de 6% dans le passé à 3% à l’avenir pour les actions, et en Europe, le rendement sera nettement plus bas», révèle-t-il. Les retraites sont ainsi devenues deux fois plus cher à financer. Comment réagir’ Il est possible de doubler les contributions ou de relever l’âge de la retraite. «Excusez-moi, mais une retraite à 65 ans, ce n’est pas durable. Il faudrait cinq ans de plus», lance le professeur.

La solution passe aussi par une hausse du rendement. «C’est possible ainsi que l’a prouvé John Maynard Keynes lorsqu’il était à la tête d’une fondation à Cambridge, il y a près d’un siècle», note-t-il. Sa performance a dépassé le marché de 5%. «Keynes critiquait le fait que les gérants reçoivent de l’argent pour faire des transactions entre eux au détriment de leurs clients», lance Keith Ambachtsheer. La solution consiste à trouver les sources de cash-flow futures, comme le font Warren Buffet, Yale Endowment ou Ontario Teachers. «La raison d’une surperformance se situe dans l’absence de négoce et dans l’engagement de l’institution dans le processus d’investissement», ajoute-t-il. «La recherche académique prouve que l’externalisation de l’investissement privé coûte 5% par an. Si vous gagnez 3% et payez 5%, le modèle ne fonctionne plus», constate-t-il.

Une structure entrepreneuriale pour les caisses

Il est possible d’internaliser les processus, mais il faut «procéder à un changement culturel et permettre que les caisses de pension aient toute latitude en termes de rémunération des gérants pour être compétitifs», propose-t-il. En Suisse, les contraintes étatiques empêchent de reproduire ce modèle entrepreneurial. Pour Keith Ambachtsheer, «c’est un débat à mener au plan politique local. Si l’État crée des contraintes qui empêchent de réaliser un rendement suffisant, il se pénalise lui-même». L’objectif de haut rendement s’oppose à celui de la sécurité des rentes.

Plutôt que d’acheter des actions d’aéroport, l’institut doit construire lui-même une route à péage qui n’existe pas. «Deux fonds de pension canadiens, dont Ontario Teachers et CPP Investment Board, ont fait ce pas au Mexique», précise-t-il. Dans son livre, il décrit l’exemple d’Ontario Teachers. C’est la caisse de pension qui crée le plus de valeur dans le monde depuis 25 ans et il n’a pas connu d’accident. Ontario Teachers a abandonné «sa structure bureaucratique pour la remplacer par une approche entrepreneuriale», dit-il. Sa direction suit le modèle de management de Peter Drucker, l’expert de référence en termes de management. Pour ce dernier, les caisses de pensions ne sont pas exemptes des lois du management: Un message clair, une bonne gouvernance et une bonne mise en uvre, tels sont les principes de base d’une bonne caisse de pension.

Keith Ambachtsheer prévient qu’en l’état l’objectif du système de prévoyance, qui est celui d’assurer le maintien du niveau de vie, n’est pas durable. «Un vaste travail de communication est nécessaire pour expliquer les réformes à entreprendre», propose-t-il. Le système souffre aussi de ne pas prendre en compte les leçons tirées par le prix Nobel Jan Tinbergen. Pour ce dernier, un instrument ne peut pas viser deux objectifs, par exemple un rendement élevé et la sécurité. C’est d’autant plus compliqué si la taille d’une caisse de pension est trop petite, si sa gouvernance est déficiente et si elle spécule plutôt qu’investit.

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