Symphonie d’oiseaux à Aldeburgh

Symphonie d'oiseaux à Aldeburgh

Jouer Le Catalogue d’Oiseaux de Messiaen dans un parc ornithologique’ Il fallait y penser! Il fallait surtout l’oser: Pierre-Laurent Aimard a exaucé ce «vieux rêve» à la réserve naturelle de Minsmere en Angleterre. Assis au piano, sur une estrade en plein air, le voici qui attaque «Le Chocard des Alpes». Le vent souffle, les pages de la partition manquent de tourner, mais des pinces à linge servent d’armature. A l’horizon, légèrement en contrebas, des étangs peuplés d’oiseaux, et tout autour, des mélomanes assis sur l’herbe qui écoutent religieusement Messiaen.

Ce fut le troisième temps d’un marathon de quatre concerts où le pianiste français a joué tout le Catalogue d’Oiseaux en moins de 24 heures. A chaque fois (ou presque), le concert avait lieu dans un lieu différent, à l’intérieur comme en plein air, à partir du point focal qu’est le site de Snape Maltings, sur la côte sud-est de l’Angleterre. Cette symphonie d’oiseaux a commencé aux premières lueurs de l’aube pour se terminer à minuit, en plein noir. Autant dire un exploit! Près de 150 minutes de musique concentrant une forêt de difficultés techniques.

Ce défi, c’est Pierre-Laurent Aimard qui l’a relevé afin de marquer sa dernière année en tant que directeur artistique du Festival d’Aldeburgh. Le pianiste français s’est fait l’avocat des plus grands compositeurs (Boulez, Ligeti, Carter, Kurtág’) et incarne l’avant-garde par excellence. On imagine le contraste avec la figure de Benjamin Britten, «maître des lieux» au langage plus conservateur qui fonda le festival en 1948 au village d’Aldeburgh. Depuis 1967 (malgré un incendie survenu en 1969), celui-ci a pris ses quartiers non loin de la mer, à Snape Maltings, dans une ancienne malterie désaffectée convertie en salle de concerts. L’acoustique y est extrêmement réputée. On y donne des concerts en période festivalière, mais aussi pendant le restant de l’année.

Un décor de rêve

Il faut s’imaginer le décor. Vous arrivez dans un parc naturel où les marais s’étendent à perte de vue. Les joncs dessinent des courbes aussi sensuelles qu’une caresse. Les bâtiments de briques rouges forment un complexe industriel. A l’intérieur, il y a la fameuse salle de 850 places, mais aussi le Britten Studio de 350 places, des «shops», des restaurants. Bien qu’obéissant à une esthétique foncièrement différente de celle du fondateur, Pierre-Laurent Aimard a su se faire aimer des festivaliers. Il a fait venir Carter en 2009 et Boulez en 2010. «Bien sûr, Britten incarne un conservatisme assumé, tandis que moi, j’ai toujours été attiré parce qu’on appelle les «modernistes». Mais c’est qui m’a intéressé, c’est de respecter les personnes qui avaient d’autres convictions que les miennes et de leur apporter des dimensions qu’ils ne connaissaient peut-être pas.»

Outre Carter et Boulez, Pierre-Laurent Aimard a bien connu Messiaen et son épouse Yvonne Loriod. C’est à cette pianiste exceptionnelle que le compositeur français a dédié les treize pièces qui jalonnent le Catalogue d’Oiseaux (1956-58). Les années 50 ne furent guère faciles pour Messiaen, sa première femme Claire Delbos étant internée dans un hôpital psychiatrique. L’une des pièces du Catalogue, «Le Loriot», fait implicitement référence à la jeune virtuose qui était venue se former auprès de lui pendant la Première Guerre. «C’est un hommage très caché, explique Pierre-Laurent Aimard. Pour le catholique que Messiaen était, la maladie de son épouse l’empêchait de vivre une relation avec sa jeune élève.» Une fois Claire Delbos décédée, Messiaen se remariera avec Yvonne Loriod en 1961. «Elle a été mon professeur à Paris. Elle m’a appris «Le Loriot» quand j’avais 12 ans!»

Vidéos et conférences

Parce que les Anglais ne font pas les choses à moitié, le public a eu droit à toute une série de conférences et de films pour s’immerger dans le monde «messiaenesque». On a tous notre petite idée sur le Catalogue d’Oiseaux, et la perspective de passer près de trois heures à écouter des chants de volatiles (aussi beaux soient-ils) n’enchante pas forcément le mélomane lambda. Mais Pierre-Laurent Aimard a l’âme pédagogue. Quand il montre au piano comment Messiaen part d’un chant d’oiseau pour le métamorphoser, on est ébahi. Vidéos de chants d’oiseaux, exemples à l’appui: le discours est limpide (en anglais!), devant une audience conquise. «Messiaen recompose le son du piano; il crée de nouveaux gestes, de nouveaux timbres, de nouveaux espaces.»

Ce qui fait la richesse de ce Catalogue, c’est la capacité de transmuter les chants d’oiseaux en innovations pianistiques. Mais le cycle a été très mal reçu lors de sa création en 1959 par Yvonne Loriod à Paris. «La critique française a été horrible avec Messiaen, extrêmement stupide, aveugle, ou plutôt sourde, s’exclame Pierre-Laurent Aimard. Cette uvre a été prise pour une chose naïve de quelqu’un un peu toqué. On n’a pas vu tout de suite non seulement sa fraîcheur poétique extraordinaire, mais surtout son côté radicalement novateur.»

Réveil à trois heures du matin

La veille de cette folle journée, John Eliot Gardiner avait dirigé la Passion selon saint Matthieu de Bach. Une interprétation aux contrastes saisissants, aux voix chorales admirablement sculptées, portée par l’Evangéliste James Gilchrist (malgré des solistes inégaux issus du Ch’ur Monteverdi). Il ne restait que trois heures pour dormir et mettre le réveil à 3 heures du matin pour repartir aux premières lueurs sur le site de Snape Maltings. Vers 4 heures, des gens déambulaient aux abords des marais, guettant le réveil des oiseaux. Silence et recueillement. Puis, ils se sont engouffrés à l’intérieur des bâtiments, dans «l’Oyster Bar» (et non pas la grande salle de concerts), où Pierre-Laurent Aimard avait fait installer son piano pour la vue dégagée sur la plaine marécageuse et le lever de soleil.

Diffusé en direct sur BBC Radio 3, le pianiste français a entamé son premier concert à 4 heures et demi du matin. On a vu la boule de feu surgir derrière l’horizon (malgré des perturbations nuageuses). On a vu des vols d’oiseaux strier le ciel. Plus tard dans la journée, à 13 heures et 23 heures (en plus du concert à 19h30 dans la réserve de Minsmere), le pianiste a poursuivi le cycle Messiaen au Britten Studio. Toujours cette même concentration. Toujours ce toucher net, acéré et poétique. Pour l’ultime concert, les gens étaient invités à se coucher sur des matelas fins à même le sol. La dernière pièce choisie par Aimard, «La Rousserolle effarvatte», dure près d’une demi-heure! Un tour de force, acclamé par le public après les dernières notes aux alentours de minuit. Il fallait voir l’artiste, épuisé mais rempli de joie, savourant une salve d’applaudissements après un marathon qui s’inscrit d’ores et déjà dans les annales du festival.

Festival d’Aldeburgh, jusqu’au 26 juin 2016. http://www.aldeburgh.co.uk/

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