Verdun vu d’Allemagne un symbole bien peu pertinent

Verdun vu d'Allemagne un symbole bien peu pertinent

L’image du week-end ne peut que rappeler celle de ce jour symbolique de septembre 1984 où le chancelier Kohl et le président Mitterrand s’étaient tenus par la main à l’entrée de l’ossuaire de Douaumont, scellant enfin la réconciliation franco-allemande: François Hollande et Angela Merkel appelant, ce dimanche, à protéger la «fragile» Europe du repli et des divisions face aux crises, lors des commémorations à Verdun du centenaire de l’une des batailles les plus meurtrières de la Première Guerre mondiale.

Près de trente ans après, c’est le cinéaste allemand Volker Schlöndorff qui a réalisé la mise en scène historique: voilà ce qu’en retient La Croix. Car il ne pouvait «pas dire non», Schlöndorff, avec «soixante ans d’histoire franco-allemande sur le dos’» a-t-il confié à Vosges Matin. Lui dont la vie est «marquée par sa propre histoire et celles entrelacées de la France et de l’Allemagne, dont les zones d’ombre le frappèrent dès sa jeunesse».

Il avait déjà raconté en 2010 au quotidien catholique français «son émotion après une séance au cinéma où était diffusé le film d’Alain Resnais Nuit et Brouillard, en 1957»: «Lorsque la lumière est revenue dans la salle, j’étais le seul Allemand au milieu d’une centaine de petits Français tournés vers moi. Je revois encore mes camarades et la façon dont ils me posaient la même question, celle que nous continuons à nous poser: comment cela a-t-il été possible’»

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Mais en ce qui concerne 14-18, l’historien allemand Arndt Weinrich du Deutsches historisches Institut Paris, vient de donner une interview extrêmement intéressante à L’Obs, où il explique pourquoi Verdun est perçu de manière si différente en Allemagne et en France. Outre-Rhin, dit-il, c’est «une bataille parmi d’autres. Elle ne dispose d’aucun monopole, d’aucun capital symbolique incommensurable. La bataille de la Somme, qui a eu lieu la même année, l’a totalement éclipsée dans l’esprit des Allemands. La Somme correspond mieux à la propagande allemande, qui insiste sur la dimension défensive, que Verdun, où l’armée d’outre-Rhin a joué un rôle offensif.»

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Si, «en France, avant même la fin de la guerre, Verdun devient un mythe, la mère des batailles», pour les Allemands, qui «affrontent l’ennemi aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, contre la Russie [‘], Verdun n’est qu’un épisode d’une guerre mondiale qui se joue sur plusieurs fronts. [‘] A l’inverse, les Français considèrent que cette guerre est avant tout franco-allemande. Les «Boches» sont l’ennemi désigné.»

D’ailleurs, fait remarquer L’Est républicain, il a fallu cent ans pour que deux ans après que l’on a retrouvé, en 2014, «les restes du soldat Hans Winckelmann mort en 1917 dans les Bois d’Haumont» le «cercueil de bois blanc contenant ses ossements» soit «enterré dans le cimetière allemand de Romagne-sous-Montfaucon. Tout près de son frère Karl, tombé en 1916.» A cette occasion, Markus Meckel, le président de la Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK), a rappelé que «comme le disait une lettre allemande écrite au front, la mort a frappé au hasard et sans discernement, comme une tapette à mouches».

Le rôle de l’Histoire

Mais à lire la presse allemande, on a tout de même l’impression qu’Angela Merkel a fait ce dimanche «le service minimum»: pour François Hollande et le peuple français, beaucoup plus que pour les Allemands contemporains. Reste que selon le Hamburger Abendblatt, même si ces responsables politiques sont «tout deux nés en 1954» et qu’ils ne peuvent ainsi «représenter que le monde d’après-guerre», «l’Histoire n’est pas le récit d’hier, elle est une leçon pour demain»: «La paix, ça ne vient pas tout seul, et elle doit être entretenue chaque jour.»

Alors, aujourd’hui, que retient-on en Allemagne’ Weinrich précise que «la Première Guerre mondiale a toujours occupé beaucoup plus de place dans les livres scolaires en France. En Allemagne, les programmes ne sont pas unifiés car ils relèvent des Länder. Mais de manière globale, dans les livres d’histoire allemands, on analyse davantage les causes et les conséquences du conflit que le déroulement des batailles. Aujourd’hui Verdun est connu des élèves allemands en tant que lieu de mémoire de la réconciliation franco-allemande.»

Mitterrand-Kohl oubliés

Et voilà pourquoi le 11 novembre, le jour de l’armistice de 1918, «est un jour férié en France, alors qu’il est plutôt associé en Allemagne au début du carnaval». Voilà pourquoi aussi, ce dimanche «il n’y aura eu que quelques images de Verdun dans les téléjournaux allemands» alors que le service public français a transmis l’intégralité des manifestations officielles, écrit la Berliner Morgenpost.

Il faut dire que les mémoriaux, justement, sont très présents en France, constate Deutschlandfunk, comme «les signes encore visibles» du carnage, ce dont l’Allemagne aurait «beaucoup à apprendre». Mais elle ne cultive pas les symboles, et tout le monde semble avoir oublié «l’intensité» du geste de Mitterrand et Kohl. Die Welt apporte sa pierre à l’édifice en précisant qu’il «en a fallu du temps, pour que les Allemands aient simplement le droit de revenir à Verdun»: un demi-siècle après la fin de «cette guerre que les Français appelaient encore «Grande Guerre», comme si la guerre pouvait être grande».

La paresse linguistique

Alors, dans la foulée, «le temps des grands gestes», c’est terminé: la Deutsche Welle juge qu’«il ne restera aucune image pour les livres d’histoire» de ce dimanche de 2016 à Verdun. Déjà parce que «pour la génération actuelle, un tel conflit entre la France et l’Allemagne est simplement inimaginable aujourd’hui». Elle ne s’en fait «aucune représentation» et ce n’est pas l’esquisse des discours sur l’amitié franco-allemande entendus hier des pensées honorables mais aucune vision, pour les Stuttgarter Nachrichten qui enrayera «la paresse linguistique, puisque aussi bien des deux côtés de la frontière, il y a de moins en moins d’étudiants qui apprennent la langue de l’autre».

L’amitié franco-allemande, en dehors de celle cultivée par les élites, demeure toute relative.

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